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L’asphalte s’en crisse sous les pneus, d’la culture

Par Eric Normand le 2024/12
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L’asphalte s’en crisse sous les pneus, d’la culture

Par Eric Normand le 2024/12

Aujourd’hui c’est la crise. Demain, ça s’ra vachement mieux

tu lèches le noyau d’la cerise, tu tires la vache par la queue

Jacques Higelin, Aujourd’hui la crise, 1981.

Oxymores idéologiques

Nous sommes dans le futur. En 2025. Et il reste bien peu de résistance à une vision du monde ancrée dans le capitalisme profond et dans un regard pessimiste sur un avenir sombre, mais pas assez dissuasif pour changer nos modes de vie. Les ayatollahs de Toyota ont ben fait leur job, et me voilà en train d’écouter Spotify sur batterie lithium.

L’homo capitalus veut son confort individuel, et il veut connaître la valeur monétaire des affaires. Un espace de bureau, combien de piastres au pied carré, et la forêt boréale, elle? Et le vers de Rimbaud, y vaut combien au pied, mon âme?

Moi, quand je vois le « milieu » dire « on vaut tant », « on a tant de retombées », j’en braille. Et si le super pouvoir de l’acte symbolique était d’être inchiffrable… ou indéchiffrable. Mais défrichable. Si on abordait la culture comme on fait d’la terre, pas comme on la vend en sac.

L’homme moderne, plus prompt à dénoncer son voisin qui achète des kleenex israéliens qu’à déploguer du big data et à regarder en face son empreinte numérique, y google pour voir ça vaut combien, un sac de terre.

Étonnant mélange de Pierre-Yves McSween, de Gandhi et de Sport Billy, l’homme moderne veut connaître la valeur des choses; il sollicite l’intermédiaire d’une multinationale du Web pour montrer sa récolte de tomates à son voisin; il a toute sa vie au bout de ses doigts, pour seulement 4,99 $ la bouffée. Tant pis pour les victimes des gangs armés qui fournissent les métaux utilisés dans la construction de son téléphone, tant pis pour les artistes sous-payés de son service d’écoute : il a ce qu’il veut, il sait ce que ça coûte, il sait ce que ça vaut et il regarde ailleurs. Il a parfois un autocollant Free Gaza sur son ordi.

Le discours de la crise

D’ailleurs, il vous le dira : « 2024, c’est la crise! » Aussitôt la crise sanitaire terminée, il fallait une nouvelle crise. Les décideurs adorent. Sans crise, ils ne savent pas quoi faire. Une petite crise et ils sont tout excités. Ils nous disent « Pas de soucis, on s’occupe de tout » et là, ils peuvent mettre à mal cette belle démocratie qu’ils prétendent défendre. Car, attention, c’est la crise! Il ne faudrait pas donner le pouvoir à n’importe qui. Surtout pas à la gauche.

Demandez à n’importe qui dans le « milieu » de la culture : 2024, ça va mal. C’est l’écroulement! Y a plus de sous, maman. Et les gens, ils ne viennent plus. (Tu sais les séries, c’est un art maintenant.)

Mais pourquoi, les gens, ils n’en veulent pas de la culture? Ils ne comprennent plus ce que ça coûte, ce que ça vaut, la culture? (Attendez, je change de playlist.)

Mais non, c’est la crise. Ah oui? Quelle crise? La crise financière. (Netflix a fait 5,4 milliards de profit en 2022.)

La crise « écolonique ». Celle-là, elle revient à chaque vague conservatrice, ils adorent, les cathos. Comme dans la chanson d’Higelin. Comme en 1981, Reagan, Thatcher et la droite raide. Comme la Hongrie en 2024, comme le Rassemblement national. 

« Ouais, me dit mon oncle anar, mais en 80, on avait les punks, les mouvements solidaires, la protestation. La culture, ce n’était pas qu’un costume et un plan marketing. »

Aujourd’hui plus grand monde pour remettre en cause le puissant marché. Aussi bien regarder ce que ça vaut et se demander si on en a vraiment besoin.

Mais de quoi on a besoin au juste? « On veut la 20 », peut-on lire sur de nombreuses affiches sur les routes de notre région. Et vous savez ce que ça coûte, la 20, ce que ça vaut? Le tronçon entre le Bic et Rimouski a coûté 170 millions en 2008. Aujourd’hui, c’est presque le double : 300 millions par 20 km, soit presque un milliard pour le tronçon Cacouna- Bic.

170 millions, c’est le budget annuel du Conseil des arts et des lettres du Québec, la somme de ce que notre société investit dans la culture.

Question de priorité

En tout cas, on a déjà 61 000 km de routes, un réseau qui coûte bon an mal an 3,3 milliards en entretien. Cela ne laisse aucun doute sur une chose : les plus subventionnés aux pays, ce sont les automobilistes. Les conservateurs, eux, croient encore que l’avenir est dans les énergies fossiles, et ils se feront un plaisir de vous couler la 20. Et on pourra dire « Goodbye sunny ways ».

Un scoop : Pierre-Yves est passé au magasin acheter le dernier album de Klo Pelgag en vinyle. En avait-il vraiment besoin?

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