
L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local
La chasse sportive, en particulier celle à l’orignal, occupe une place prépondérante dans la culture québécoise. Chaque année, des milliers de chasseurs s’aventurent en forêt, à la recherche d’une proie, comme en Gaspésie où la saison de chasse est officiellement ouverte depuis le 19 octobre. Plus de 25 000 permis ont été délivrés cette année, reflétant la popularité de cette pratique ancestrale. Cependant, la chasse ne se limite pas à un simple loisir ou à une tradition : elle est souvent perçue comme un outil de gestion des populations animales et de préservation des écosystèmes, ce qui soulève des questions sur la place de l’humain dans la nature et sur la relation qu’il entretient avec elle.
Une amende de 12 500 $ a été imposée à l’Annemontois qui a illégalement abattu l’une des dernières femelles du troupeau de caribous montagnards de la Gaspésie, l’an dernier. Selon l’inventaire aérien réalisé par le provincial à l’automne 2023, la harde de caribous montagnards de la Gaspésie ne comptait qu’environ 25 individus.
La chasse comme régulation écologique et illusion de supériorité
L’une des principales justifications avancées pour la chasse est la régulation des populations animales, dans le but de maintenir un équilibre entre les différentes espèces et leurs habitats. L’humain se positionne alors comme intendant de la nature, un rôle qui le place au-dessus des écosystèmes qu’il prétend gérer. Cette position d’intendance est souvent associée à une vision hiérarchique, où l’humain est vu comme un gestionnaire supérieur qui doit intervenir pour « corriger » les déséquilibres naturels. Cette intervention traduit une méfiance envers l’évolution spontanée des écosystèmes et un refus d’accorder confiance aux processus naturels.
Pourtant, plutôt que d’intervenir directement par la chasse ou d’autres méthodes de gestion, l’humain pourrait se limiter à créer les conditions de possibilité pour que ces évolutions spontanées puissent émerger. En d’autres termes, il s’agirait de permettre à la nature de suivre son cours sans constamment s’interposer comme un régulateur.
Sur le plan économique, la chasse génère des retombées significatives : environ 2,4 milliards de dollars par an et plus de 12 000 emplois au Québec. Cependant, cette vision utilitariste de la faune, en tant que « ressource » à exploiter, se heurte à une conception plus éthique de l’animal, vue comme un être sensible avec des besoins biologiques et un droit à exister au-delà de son utilité pour l’humain.
La chasse sportive et l’illusion de supériorité : cacher la vulnérabilité humaine
La chasse ne se limite pas à une simple interaction entre un prédateur humain et une proie animale. En réalité, elle alimente une illusion plus profonde et existentielle : celle de la place de prédateur que l’humain s’est octroyée. Armé de fusils, caché derrière des technologies de plus en plus sophistiquées, l’humain peut avoir l’impression qu’il domine le règne animal. Pourtant, cette posture de prédateur masque une réalité cruciale : la vulnérabilité fondamentale de l’humain, qui n’est pas exempt de devenir, lui aussi, une proie.
Cette illusion de supériorité et d’invulnérabilité découle d’une dissociation entre l’humain et le reste du vivant. En se percevant toujours comme prédateur, notamment à travers des pratiques comme la chasse sportive, l’humain renforce l’idée qu’il ne peut être une proie. Or, cette posture est le résultat d’un isolement croissant, notamment au sein des sociétés occidentales, où les humains se terrent dans leurs villes, éloignés de la nature sauvage. Cette séparation crée une illusion de supériorité : les humains croient avoir une existence à part, distincte du reste du monde animal, alors qu’ils partagent, en réalité, les mêmes fragilités.
La chasse, en tant que pratique, contribue à maintenir cette illusion. En évitant toute situation où il pourrait être vulnérable, l’humain reste dans une position dominante, oubliant que la chaîne alimentaire, dans sa réalité brute, n’est pas à sens unique. Dans les écosystèmes, chaque être vivant peut devenir la nourriture d’un autre, et cette vérité universelle est souvent occultée par la culture moderne.
Repenser la relation avec la biosphère : accepter la vulnérabilité
Si l’humain veut réellement réintégrer la nature et abandonner l’illusion de sa supériorité, il doit accepter l’idée qu’il est, comme tout autre animal, une partie de l’écosystème. Se percevoir comme une proie potentielle est un premier pas essentiel pour renouer avec la réalité écologique. Cela implique de repenser les relations entre les humains et les autres espèces en adoptant une approche plus égalitaire, basée sur le mutualisme et la réciprocité.
Ce changement de perspective aurait des conséquences profondes. En cessant de se voir comme un régulateur extérieur aux écosystèmes, l’humain pourrait enfin s’insérer dans la nature de manière harmonieuse, en étant à la fois acteur et partie prenante. Cela nécessiterait également de revoir l’utilité que l’humain peut avoir pour les autres habitants des écosystèmes, non pas en tant que gestionnaire ou prédateur, mais en tant qu’élément parmi d’autres.
Conclusion : la chasse et la réconciliation avec la nature
En fin de compte, la chasse sportive, loin d’être une simple activité récréative, soulève des questions éthiques et philosophiques sur la place de l’humain dans le monde naturel. La position de prédateur que l’humain s’attribue renforce une illusion de supériorité qui l’isole du reste de la biosphère. Pourtant, en reconnaissant sa propre vulnérabilité et en acceptant l’idée qu’il peut, lui aussi, être une proie, l’humain pourrait renouer avec la nature de manière plus authentique et respectueuse. Repenser la chasse sous cet angle pourrait être un premier pas vers une réconciliation entre l’humanité et le reste du vivant.
Val Plumwood, The Eye of the Crocodile, Anu Press.


