Actualité

Penser ses conditions de travail

Par Mathieu Perchat le 2024/06
Image
Actualité

Penser ses conditions de travail

Par Mathieu Perchat le 2024/06

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

Pour atténuer ou supporter la pénibilité du travail, des avancées sociales ont permis de le rendre plus juste. Lorsque la question du sens au travail émerge, c’est en raison de la présence de tâches perçues comme absurdes, inutiles, non valorisées ou qui engendrent de la souffrance inutile. Une défaillance de la communication provoque également une interrogation sur le sens de notre tâche. Par exemple, en se demandant si le travail produit est correct.

La quête de ce sens a été l’un des motifs d’une manifestation menée par une cinquantaine d’employés de la Ville de Gaspé le jeudi 17 mai près de l’hôtel de ville. Elle avait pour but de dénoncer des conditions de travail qui peinent à être améliorées, notamment une hausse salariale qui devrait refléter l’augmentation du coût de la vie des quatre dernières années.

La caractéristique de cette recherche de sens se situe dans sa dimension commune. En effet, cette recherche ne se limite pas à l’individu : c’est par son inscription dans un tout qu’une tâche révèle son sens ou son absurdité.

Et ce manque de sens provoque de véritables conséquences sur la santé « et peut-être même porter préjudice, durablement, aux capacités de travail individuelles et collectives » (Benattar, 2023). Le travail façonne notre rapport au monde en imposant son sens à ceux et celles qui l’exercent.

Par exemple, le travail va imposer certaines valeurs qui vont conditionner notre activité, de « grandes valeurs qui font et défont notre vitalité » (Benattar, 2023).

Nous allons donc étudier quelques valeurs souvent rencontrées pour montrer en quoi elles peuvent entrainer une perte de sens dans notre activité.

La valeur de la distance

Dans les métiers du soin (care), la valeur de la distance, consistant à ne pas s’attacher avec les personnes soignées, est largement véhiculée. Par exemple : ne pas confondre les rôles, laisser ses états d’âme au vestiaire, garder la bonne distance, ne pas tutoyer, ou encore rester « professionnel » devant la souffrance. Autant d’injonctions pour maintenir une distance entre le personnel soignant et la personne soignée.

Est-ce que ces normes de distanciation sont légitimes ? Au niveau officiel, la présence de ces normes est peu expliquée, souvent elle est justifiée par une déontologie. « Est-ce pour prévenir les abus de faiblesse ou une désolante familiarité du personnel ? Est-ce pour protéger les soignants des affects qui pourraient les faire souffrir et altérer leur capacité de jugement ? Est-ce encore, en institution, pour prévenir le risque de favoritisme et d’inégalités de traitement ? » (Benattar, 2023). Sans doute tout cela à la fois.

Or, du côté des soignants et soignantes, la transgression de ces normes permet de faire preuve d’empathie, de compassion ou encore d’amour inconditionnel. Autant d’outils qui donnent sens à leur travail, qui consiste à s’occuper de personnes humaines vulnérables.

La valeur de la division des tâches

La valeur de la division des tâches entraine une difficulté à percevoir et éprouver ce que devient notre travail une fois sortie de l’atelier. L’enjeu, la finalité et le contact concret du travail sont perdus, la personne n’arrive pas à connaitre le projet final pour lequel elle a travaillé. Ainsi, ce qui est demandé à travers cette valeur, c’est une obéissance aveugle aux normes, aux processus et à la hiérarchie. De ce fait, l’enjeu du travail divisé devient une pure abstraction.

La question de la valeur de la division du travail soulève un autre problème : celui du travail sur écran créant une distance avec l’objet. En effet, les aptitudes de sensations, appelées l’esthésie, sont d’atrophier peu à peu. Il devient difficile de se sentir touché, ému, vivant, car derrière l’écran, nous perdons des sensations olfactives, tactiles, kinesthésiques, auditives. Le sens donné au travail peut alors en être lourdement affecté.

Conclusion

En conséquence, le désir de sens qui nous meut et nous émeut nous permet de prendre du recul sur ce qui constitue notre travail. Il nous offre la possibilité de prendre de la hauteur, apprécier, estimer, ce qui pourrait être « un peu plus juste, un peu plus beau, un peu plus vrai ou adéquat » (Benattar, 2023) dans notre travail.

Benattar, Bernard. « Désirs de sens : fragments de philosophie pratique », Le Journal des psychologues, vol. 402, no. 1, 2023, pp. 20-24.

Partager l'article