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Le care et les abeilles

Par Mathieu Perchat le 2024/06
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Le care et les abeilles

Par Mathieu Perchat le 2024/06

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

Pour ce premier mois de verdure, plusieurs municipalités du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie ont mené une campagne de sensibilisation pour éviter la tonte dès mai. Par exemple, la ville de Matane a réalisé Le Défi Pissenlits. Il consiste à laisser les pissenlits fleurir pour que le précieux nectar et le pollen restent disponibles à nos amies les abeilles. Pour ce faire, il suffit de prendre congé de sa tondeuse et admirez les petites bêtes qui butinent !

L’importance accordée aux abeilles n’est pas seulement liée aux services essentiels qu’elles remplissent. Une certaine fascination entoure cet insecte, et cela depuis tout temps (Van Dam, 2019). Le métier qui illustre le mieux cette fascination est celui d’apiculteur. En effet, dans nos régions, bon nombre d’apiculteurs pratiquent leur métier à travers une relation du « prendre soin » (care[1]). Et ce care est également présent dans la relation qu’entretient l’abeille envers l’apiculteur.

Les sens

Très souvent, les apiculteurs travaillent sans gants, « à main nue ». Cette absence est une condition nécessaire pour sentir l’abeille et pour construire un climat de confiance. Les sens de l’apiculteur sont alors essentiels dans ce métier, car ils permettent de comprendre l’abeille de manière fine et sensible.

L’apiculteur aiguise ses sens et ses connaissances de ses abeilles par sa présence régulière et prolongée. Il arrive à comprendre le comportement et les besoins de ses abeilles. Un tel savoir permet de juger adéquatement la nécessité d’une intervention ou de son abstention. Ce qui a une importance cruciale dans le métier d’apiculteur : le but est avant tout d’accompagner les abeilles dans leur vie, et non de les perturber avec des interventions trop fréquentes, devenant intrusives. C’est pourquoi il faut savoir juger quand l’intervention est nécessaire.

Cependant, ce mode de connaissance demande du temps, c’est pourquoi la pression de la rentabilité ou en raison de contraintes écologiques, certains apiculteurs ne peuvent appliquer cette approche sensorielle.

La connaissance

En effet, l’écosystème et ses pressions démontrent une grande dépendance de l’abeille envers son environnement local. Surtout actuellement avec les sécheresses à répétition et à l’imprévisibilité du temps. L’apiculteur doit alors posséder une bonne connaissance des sols et de la flore pour l’installation de ses ruches et pour reconnaitre le bon moment pour les déplacer.

Ces connaissances et reconnaissances se construisent par les sens, comme l’observation, surtout actuellement avec les changements impromptus du climat. Elles se construisent aussi par les transmissions entre apiculteurs de la même région. Ces transmissions sont préférables aux recettes universalistes, car il faut s’adapter aux contextes locaux changeants.

Le care des abeilles

Dans l’exercice de leur profession, plusieurs apiculteurs constatent une relation de reconnaissance entre eux et leurs abeilles : « Mes abeilles volent un peu partout et quand j’arrive à mes ruches elles ne bougent plus, on ne sait pas l’expliquer, c’est un mystère » (Van Dam, 2019). Cette sensibilité se perçoit également dans la capacité des abeilles à ressentir les humeurs de l’apiculteur, leur permettant de réagir en conséquence.

« Ainsi, l’apiculteur et les abeilles sont tous les deux pourvoyeurs de care. La coopération de travail entre l’abeille et son apiculteur trouverait donc ses racines dans le partage des sens et des émotions » (Van Dam, 2019).

Ainsi, nous avons vu dans cet article que la relation entre un apiculteur et ses abeilles est de loin une relation d’exploitation. Il y a une véritable coopération rendue possible par une utilisation des sens chez l’apiculteur. Car c’est par eux qu’il est possible de construire des savoirs sur l’abeille et son écosystème. Ce sont également les sens qui contribuent au discernement lorsqu’il s’agit d’intervenir ou de s’abstenir. Ils permettent aussi à l’abeille de connaitre son apiculteur et de pouvoir agir en conséquence.

Elles ne sont pas alors de simples bibites, mais bien des êtres vivants et sensibles à part entière, comme tout le vivant qui nous entoure et que nous brisons par méconnaissance. Faisons alors plus confiance en nos sens pour connaitre nos environnements afin de développer une connaissance sensible. Et ainsi permettre une réciprocité.

Van Dam, Denise. « Chapitre 6. L’apiculteur, au cœur d’une éthique du care. Le cas de l’Alsace », éd., Humains et animaux dans les agricultures alternatives. Éducagri Éditions, 2019, pp. 99-115.


[1] La définition devenue classique du care de Fischer et Tronto (1990) est « une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes, et notre environnement, tous les éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie. »

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