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L’urgence de sortir de l’agriculture industrielle

Par Mathieu Perchat le 2024/06
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L’urgence de sortir de l’agriculture industrielle

Par Mathieu Perchat le 2024/06

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

Le 3 juin, une rencontre entre les représentants de l’Union des producteurs agricoles (UPA) et le premier ministre François Legault a eu lieu, alors qu’une crise agricole frappe le Bas-Saint-Laurent. En effet, les agricuteurices voient leur marge de manœuvre diminuer drastiquement. La baisse enregistrée ces trois dernières années représente 86,5 % de leur revenu.

Les causes de cette baisse sont multiples. Elles sont liées à la hausse du coût des intrants (fertilisants et les pesticides), du carburant, de la machinerie ou encore de la main-d’œuvre. Par exemple, les fertilisants et les pesticides coutaient 70 000 $ en 2023. En 2024, les pesticides seuls se vendaient à 70 000 $.

À la lumière de ces causes principales, la crise paysanne est provoquée par le productivisme et la compétition internationale. La solution à cette crise se situe dans la sortie de ce mode de production industrielle. Mais pour pouvoir en sortir, il s’agit en premier lieu de le comprendre en détail. Ce sera là l’objectif de cet article.

L’agriculture est une pratique vieille de 12 000 ans. Elle a subi de multiples évolutions, déterminée par une grande variété d’interaction entre les humains et ses écosystèmes. De ces évolutions en sont ressortis de multiples systèmes agraires. Les pratiques agricoles sont donc situées géographiquement et historiquement.

Depuis la révolution industrielle, l’agriculture a subi un profond mouvement d’homogénéisation, aussi bien dans les pays du Nord que dans les pays du Sud.

Si ce modèle a su s’imposer, c’est par son utilisation des méthodes de l’industrie – d’où sa dénomination d’agriculture industrielle. La principale critique de se modèle pointe sa capacité à détruire l’incroyable diversité qu’ont léguées les générations de paysans.

Ses trois piliers

Ce modèle repose sur trois piliers :

L’automatisation. Chaque tâche d’ordinaire réalisée par un corps vivant (animaux, humains ou végétaux) devient possiblement mécanisée ; « le travail vivant fut remplacé par du travail mort incorporé dans des machines, c’est-à-dire du capital » (Tordjman, 2023). Car chaque machine est un objet que l’on peut vendre et acheter.

La chimie. L’industrie chimique a développé des centaines de produits de synthèse pour « protéger » les cultures et stimuler leur croissance. Par exemple, les pesticides (insecticides, herbicides, fongicides, nématicides, acaricides…) protègent les cultures, ou encore l’engrais azoté fabriqué à partir de pétrole et de gaz naturel sert à les nourrir (Tordjman, 2023).

La sélection variétale. Avant l’agriculture industrielle, les différentes variétés étaient le fruit d’une sélection réalisée par les agriculteurices, et cela de manière collective au sein des villages. L’humanité disposait alors de millions de variétés léguées par des générations de paysans. Chacune de ces variétés était développée pour répondre aux spécificités locales. Or, l’agriculture industrielle a utilisé les avancées de la biologie pour générer des semences génériques sur lesquelles il est possible d’y apposer des droits de propriété intellectuelle. Cette appropriation privative de ce qui était jusque-là un patrimoine collectif a provoqué la perte du droit de produire des graines adaptées au territoire, mais aussi la perte des savoirs traditionnels.

Ainsi, en reposant sur ces trois piliers, l’agriculture industrielle a « certes permis un accroissement considérable des rendements agricoles, mais au prix de dégâts sociaux et environnementaux majeurs » (Tordjman, 2023).

L’appropriation des terres

Actuellement, le rendement de l’agriculture industrielle diminue depuis une vingtaine d’années, malgré les milliards dépensés en gadgets technologiques. Mais surtout, ces terres agricoles sont surtout dédiées à l’alimentation du bétail, à cultiver des agrocarburants, les composants agro-industriels, ou encore les arbres à croissance rapide.

Afin d’accroitre qualitativement la production agricole, il suffirait d’allouer une partie des terres contrôlées par l’agro-industrie aux petits paysans et à l’agriculture familiale. Or, ces agricultures paysannes n’occupent plus qu’un quart des terres cultivables et cette surface continue de se réduire sous la pression de l’agriculture industrielle.

En résumé, « les pratiques culturales dites modernes sont un danger pour la possibilité même de l’agriculture, et plus généralement pour la vie sur Terre » (Tordjman, 2023). Pour sortir de la crise paysanne qui découle directement du mode d’agriculture dominant, il faudrait que le gouvernement fournisse des aides pour que les fermes puissent sortir des intrants et des produits issus de l’agro-industrie comme les semences génériques. Cela dans le but de pouvoir se réapproprier leur terre et leur variété afin de correspondre au besoin réel de la population et aux spécificités de leur environnement local.

Tordjman, Hélène. « L’urgence de sortir de l’agriculture industrielle », Philippe Boursier éd., Écologies. Le vivant et le social. La Découverte, 2023, pp. 223-230.

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