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Crise agricole au Bas-Saint-Laurent

Par Mathieu Perchat le 2024/03
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Crise agricole au Bas-Saint-Laurent

Par Mathieu Perchat le 2024/03

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

Le vendredi 8 mars, Rimouski a connu un grand rassemblement, composé de plusieurs centaines d’agriculteurices du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie, initiée par l’Union des producteurs agricoles (UPA) du Bas-Saint-Laurent.

Le but était de manifester leur désarroi face à la situation du secteur agricole. En effet, elle est plus que préoccupante. C’est pourquoi les personnes du secteur voulaient interpeler les institutions pour qu’un plan de développement soit élaboré afin de trouver des solutions applicables le plus rapidement possible.

Le revenu agricole a dangereusement baissé ces trois dernières années : il s’élevait à 959 millions en 2022, pour s’écrouler à 66 millions en 2024. Une chute de 86,5 % du revenu est observable. Du jamais vu depuis 1938. Une crise paysanne est clairement présente, menaçant les fermes de nos régions.

Les causes de cette baisse de revenu sont multiples. Elles sont liées à la hausse du coût des intrants (fertilisants et les pesticides), du carburant, de la machinerie et de la main-d’œuvres. Sans parler de la baisse de rendement provoquée par le réchauffement climatique, ainsi que la diminution du prix de vente de la production agricole sur le marché.

Par exemple, les fertilisants et les pesticides coutaient 70 000 $ en 2023. En 2024, les pesticides seuls revenaient à 70 000 $ ; pour se procurer les fertilisants en plus, il fallait rajouter 70 000 $. Ce qui doublait la facture. Concernant les frais liés à la main-d’œuvres, composée majoritairement de travailleuses et travailleurs étrangers, leur augmentation provient principalement de la nécessité pour les entreprises de leur proposer un logement.

À la lumière de ces causes principales, il est possible de dire que la crise paysanne est provoquée par le productivisme et la compétition internationale. Le but de notre article est alors de comprendre plus précisément les causes de la crise paysanne en nous appuyant sur le rapport de l’UNF (L’Union nationale des fermiers). L’UNF est une organisation paysanne du Canada rassemblant des familles de fermiers qui partagent les mêmes difficultés et les mêmes préoccupations. Le rapport comporte une feuille de route décrivant des solutions concrètes et applicables sur lequel nous allons nous appuyer.

Qui récupère les revenus du secteur agricole ?

Si le revenu du secteur agricole a tant diminué, c’est principalement en raison des entreprises agro-industrielles. Ces dernières leur fournissent « des engrais, des produits chimiques, de la machinerie, des carburants et des combustibles fossiles, des technologies, du crédit ainsi que d’autres produits et services agricoles » (UNF, 2019, p. 5). Ce qui représente une spoliation de plus de 95 % du revenu généré par le secteur agricole. Les faibles marges de profit restantes ne permettent pas aux exploitations de supporter à la fois l’augmentation des coûts exorbitants des intrants et les frais généraux de l’activité.

C’est pourquoi des fermes familiales font faillite de plus en plus souvent au Canada. Les jeunes fermes ne sont pas épargnées, bien au contraire : ces petites exploitations naissantes se désagrègent deux fois plus rapidement que l’ensemble des autres exploitations agricoles.

Donc, si les fermes rencontrent de grandes difficultés, c’est en raison du marché extractif dysfonctionnel qui force l’utilisation d’intrants et d’autres produits issus de l’agro-industrie : « les fermiers ont été forcés d’adopter un modèle de production reposant sur des rendements maximisés et l’utilisation de grandes quantités d’intrants agricoles » (UNF, 2019, p. 6). Si aucune mesure ambitieuse n’est prise avant 2050 par les politiques agricoles, plus de 100 000 fermes mourront d’ici 2050 (UNF, 2019, p. 5). Rien n’est inévitable si des mesures sont prises à temps autant par les élus, par les fermes et par la population.

Plus de revenu par une diminution des dépenses

On constate donc que l’utilisation d’intrants est rendue obligatoire et a été augmentée par le marché extractif, qui lui, a pour objectif la maximisation de la production et de l’exportation internationale de produits agroalimentaires. De ce fait, la forte utilisation d’entrants constitue l’une des causes principales de la crise agricole (UNF, 2019, p. 6).

En identifiant cette cause principale, des mesures peuvent être proposées, comme la réduction du recours aux intrants agricoles. Cette solution permettra de générer une augmentation du revenu net des fermes. Bien entendu, des politiques d’accompagnement sont nécessaires pour la mise en place de cette solution, car elle demande un changement de matériels et de pratiques.

Par exemple, passer d’une production agro-industrielle et en monoculture à une production biologique, holistique et agroécologique. Ces dernières permettent de « tirer le meilleur parti des sources naturelles de fertilisants, réduire la consommation de fertilisants synthétiques, et trouver des solutions de rechange aux intrants agricoles commerciaux » (UNF, 2019, p. 7). Ou encore, favoriser l’utilisation de couvertures de cultures et augmenter la fréquence de rotations des cultures.

Au niveau politique, il est possible de mettre en place des facilitateurs pour l’émergence de coopératives locales. Tout comme une sensibilisation à la diminution du gaspillage alimentaire et la lutte contre la surtransformation des aliments (comme des produits riches en sucre qui ne contiennent aucun nutriment). Ou encore, mettre en place une politique de réduction des distances de transport en optimisant les temps de transports, ce qui revient à favoriser les productions locales et « rejeter les politiques agricoles axées sur les exportations » (UNF, 2019, p. 7) (tout ce qu’un Costco dans nos régions ne permet pas de faire).

La protection du secteur agricole passe aussi par la préservation des forêts, des bosquets, des brise-vent et des milieux humides, en luttant contre les projets de destruction (par exemple le projet de développement à Pointe-au-Père, ou celui de Costco à Rimouski qui engendrent tous deux une déforestation et une altération majeure de milieux humides).

En résumé, le marché extractif oblige les fermes à utiliser intensément des intrants et des produits issus de l’agro-industrie, alors que ces derniers cause leur perte en raison de leur coût en constance croissance (sans parler des dégâts que leur usage occasionne sur l’environnement). Se libérer des intrants en pratiquant une agriculture biologique est l’une des voies principales pour que les fermes retrouvent des revenues dignes, tout en participant à la transition écologique.

Le rapport de l’UNF « repose sur l’idée radicale selon laquelle la crise climatique est à la fois une menace et une occasion à saisir. La crise climatique nous impose des changements, mais elle nous donne la chance — probablement la dernière — de sauver les fermes » (UNF, 2019, p. 9).

Coralie Mensa, « Des centaines d’agriculteurs inquiets envahissent le centre-ville de Rimouski », Radio-Canada, 8 mars 2024, URL : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2055503/rassemblement-producteurs-agricoles-upa-rimouski

Shanelle Guérin, « Le revenu net des agriculteurs dégringole, leur motivation aussi », Radio-Canada, 5 mars 2024, URL : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2054515/producteurs-revenu-salaire-detresse-fatigue

Darrin Qualman et Union nationale des fermiers, « Lutter contre la crise agricole et la crise climatique: Une stratégie de transformation pour les fermes et les systèmes alimentaires canadiens », Union Nationale des Fermiers, Saskatoon Canada, novembre 2019, URL : https://www.nfu.ca/wp-content/uploads/2020/02/Lutter-la-crise-agricole-et-la-crise-climatique.27.02-web.pdf

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