Actualité

Cultiver la viande

Par Mathieu Perchat le 2024/02
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Cultiver la viande

Par Mathieu Perchat le 2024/02

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

L’Investissement dans le secteur de l’agriculture et l’élevage est le plus important dans la région du Bas-Saint-Laurent. En effet, sur 94 M$ investis dans les différents secteurs de la région, 63% ont été alloués à l’agriculture. La région se caractérise par ses abattoirs sous inspection provinciale, ou encore par un type de sols diversifié, ainsi que des terres agricoles de qualité. Alors que la Gaspésie se caractérise surtout par ses productions issues de la mer.

Or, en regardant la répartition en chiffre d’affaires dans le secteur de l’agriculture, on constate que la production tourne autour de l’élevage, que ce soit les terres agricoles destinées à les nourrir, ou encore les élevages porcins. Même si des normes régissent les élevages et leurs impacts écologiques comme éthiques, il existe des innovations qui pourraient mettre à mal toute cette industrie de la production animale : la viande cultivée en laboratoire.

La viande cultivée

La viande cultivée se caractérise par une production de viande qui ne cause pas de souffrance ou de mort, elle est naturelle et ne fait que croitre en dehors d’un organisme bovin. Si la viande cultivée est devenue une option envisageable, c’est en raison du « grand nombre de personnes [qui] refusent de renoncer à leur addiction à la viande » (Porcher, 2023, p. 238).

Ce qui se situe dans cette caractérisation de la viande cultivée, c’est qu’une vache n’est qu’un contenant à viande que l’on a habilement remplacé par un incubateur. De ce fait, et sous le vernis de respect animal, l’animal reste compris comme un objet.

La viande cultivée renvoie à des enjeux économiques puissants et produit des alliances plus économicopolitiques qu’éthiques. Bien loin de nous « réhumaniser », elle conduit au contraire à remplacer le travail vivant des humains et des animaux par le travail mort des machines. Autrement dit, elle nous déshumanise et nous asservit.

En réalité, cette compréhension de l’animal provient du XIXe siècle avec l’arrivée de la zootechnie. Les dirigeants de start-up ne sont alors que les héritiers des zootechniciens de cette période. La seule nouveauté réside dans la manière dont la matière animale est extraite, qui passera par la cellule. Mais le mode de pensée sous-jacent reste identique. Pour faire simple, « la viande de poulet in vitro [cultivée] est une viande « conventionnelle » tout comme le poulet de 40 jours » (Porcher, 2023, p. 239).

Éthique animale

On pourrait penser que le souci porté au bien-être animal entre dans un mécanisme de démantèlement de ce système, et donc que la viande cultivée n’aura pas lieu d’être, ou tout au contraire nous permettra de consommer de la viande sans tuer ou exploiter l’animal.

Or, il en va tout autrement. Le bien-être animal comme donné est récupéré par les industriels en le prenant en compte, ce qui laisse penser qu’il est possible que les animaux soient bien dans ce système qui les traite comme des objets industriels.

C’est pour cette raison que la violence industrielle, que ce soit dans le traitement des animaux ou lors de l’abattage, est restée inchangée. Les défenseurs des animaux portent alors comme projet de sortir les animaux de la production alimentaire, afin de les sortir des violences industrielles.

Il semble alors que la viande cultivée soit une bonne approche pour la défense animale. Mais supposer cela, ce serait à la fois faire l’amalgame entre élevage et industrialisation du vivant ; et d’autre part « que l’agriculture cellulaire représente la seule alternative aux systèmes industriels et la seule alternative à l’élevage » (Porcher, 2023, p. 239).

En un mot, pour défendre les animaux, il faudrait les sortir de toute relation avec le travail réalisé avec l’humain, grâce à une agriculture cellulaire sans élevage, peu importe le respect induit aux animaux.

La viande cultivée serait alors le seul moyen d’obtenir cette production sans arriver au meurtre de l’animal. Toutefois, la seule chose que démontre le soutient de la défense animale envers ce type de production, c’est une préférence à la viande qu’à l’animal, « la poursuite de la production de la viande comme minerai plutôt que l’existence des animaux et la pérennité de nos relations avec eux » (Porcher, 2023, p. 240).

Le but serait alors de construire une relation avec les animaux, mais sans qu’elle se situe dans le spectre du travail, comme ce que l’ouvrage de référence Zoopolis (Donaldson et Kymlicka, 2016) préconise. Or, c’est là une véritable aporie, car notre relation avec les animaux s’est construite autour du travail. Et ce travail n’est pas une exploitation ou une domination, mais une collaboration, bien entendu lorsqu’elle n’est pas dirigée par la zootechnie.

La défense animale reste ancrée à des fondements religieux « (tu ne tueras point) et occultent les valeurs morales construites par le réel du travail avec les animaux » (Porcher, 2023, p. 242).

Écologie

La viande cultivée est aussi défendue par l’écologie. Elle ne serait qu’un moindre mal. Mais comme nous l’avons suggéré plus haut, c’est aussi bien l’élevage industriel que l’élevage conventionnel qui sont détruits sans distinction, amenant avec eux les écosystèmes que l’élevage conventionnel construit et qui apporte de nouveaux écosystèmes, comme les prairies.

Une réduction de nos relations

Ce que la viande cultivée et sa défense disent de nous, c’est qu’elles reposent sur des arguments immoraux, qui eux, sont produits par une « éthique utilitariste, comptable, une morale de marchand » (Porcher, 2023, p. 241).

On ne fait que réduire nos relations entretenues avec les animaux aux problèmes environnementaux, économiques ou alimentaires. En un mot à les réduire aux problématiques industrielles qu’a imposées le capitalisme. 

Or, pour la majorité des personnes, incluant le métier de l’élevage, c’est la relation qui importe bien plus que le produit. La viande n’est que l’un des moyens d’une relation avec l’animal, et non le but. En d’autres termes, devenir éleveur, c’est produire des œufs, de la viande, du lait, pour vivre et travailler avec les animaux. Dans ce mode de relation, le bien-être animal dans sa globalité est partie intégrante et fondamentale de l’élevage. Avec la viande cultivée héritée de la zootechnie, la production devient le but au détriment de la relation. 

En résumé, « il faut rappeler que si la viande cultivée peut se passer de la mort des animaux, c’est parce qu’elle se passe de leur vie. La cellule peut être issue d’une vache, d’un cheval, d’un humain, nul ne verra la différence. C’est en cela qu’elle est déshumanisante. Elle réduit notre rapport à la vie à un plus petit commun dénominateur, la cellule » (Porcher, 2023, p. 242).

Jocelyne Porcher, « « Slaughter free/Cultured meat ». Une morale de marchand », Natures Sciences Sociétés 2023/2 (Vol. 32), pages 237 à 243.

« Profil régional de l’industrie bioalimentaire au Québec. Estimations pour l’année 2021 », Portrait régional et contribution de l’industrie bioalimentaire à l’activité économique régionale, 2022,  Url : https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/min/agriculture-pecheries-alimentation/agriculture/industrie-agricole/regions/FS_profilregionalbioalimentaire_complet_MAPAQ.pdf?1581622079

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