Dossier spécial

Chronique du gars en mots dits: Hérisser l’horizon d’éoliennes

Par Jean-Francois Vallée le 2024/02
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Dossier spécial

Chronique du gars en mots dits: Hérisser l’horizon d’éoliennes

Par Jean-Francois Vallée le 2024/02

Je n’oublierai jamais ma première rencontre du troisième type avec des parcs d’éoliennes.

C’était il y a 30 ans, sur la Costa del Sol, dans la mythique Andalousie espagnole. Je venais de déchanter devant l’immense attrape-touristes qu’est cette côte largement artificialisée par plus de 150 km presque continus d’hôtels et d’immeubles formant une palissade imprenable percée çà et là de rares parcs et forêts. Ce jour-là je me suis juré de ne jamais plus y retourner. Il a fallu que je roule longtemps vers l’ouest, jusqu’à Tarifa, pour enfin apercevoir les montagnes au nord. Mais à ma grande surprise, les crêtes montagneuses accueillaient des bouquets de gigantesques vire-vent qu’on appelait déjà éoliennes. C’étaient les nouveaux moulins à vent que Don Quichotte de la Mancha, jadis, combattait aussi héroïquement que désespérément.

Pour ne rien vous cacher, je n’ai vraiment pas trouvé ça beau.

Trente ans plus tard, au Bas-Saint-Laurent, le choc est immense. Quand on consulte les cartes du territoire touché de n’importe quel parc éolien québécois, par exemple celle décrivant l’aire affectée par les 68 éoliennes du parc Nicolas Riou1, on constate à quel point dès qu’on roule vers le sud à partir du fleuve, on se sent encerclé, envahi par des éoliennes plantées aux quatre points cardinaux sur les sommets environnants.

Or, pour ma part comme pour bien des gens, quand je roule perpendiculairement à l’autoroute 20 vers le sud, c’est toujours dans l’espoir de m’éloigner de la civilisation, et de me rapprocher autant que possible de la nature.

Ne voir que des éoliennes à perte de vue ne correspond pas précisément à ma vision de la tranquillité, et ne comble surtout pas mon irrépressible besoin de décrocher. Chaque tour de pale est un rappel douloureux que nous sommes entrés à demeure dans l’anthropocène.

La vue est pour ainsi dire capturée par ces éoliennes; l’œil ne peut absolument pas y échapper. Elles dominent littéralement le paysage; l’horizon leur est totalement inféodé.

Quelle ne fut pas ma surprise de m’apercevoir que, de La Pocatière, je peux distinguer au-delà des montagnes de Charlevoix les éoliennes du parc éolien de la rivière du Moulin, semées tout au cœur du parc des Laurentides. Oui, vous avez bien lu : au cœur d’une réserve faunique. Il suffit de consulter les cartes sur l’analyse de leur visibilité pour voir que leur emprise sur le paysage est considérablement plus grande que leur emprise au sol. Pour parler concrètement, si les éoliennes du parc Nicolas Riou sont plantées de Saint-Mathieu-de-Rioux au nord à Saint-Médard au sud, on les distingue du Bic jusqu’à… Sainte-Rita2! Et ce n’est même pas paradoxal puisqu’elles sont construites au sommet des montagnes.

Bref, plus on les fuit, plus on les voit!

Selon là où on se trouve autour de Saint-Médard, on en voit d’une à dix, et selon là où on se trouve à Saint-Fabien ou au Bic, on en voit de 51 à 68!

Il est là notre hérisson géant : prenons l’exemple de la vue du belvédère du 5e horizon3 de Saint-Mathieu-de-Rioux pour en prendre la pleine mesure. Ici, on en dénombre « seulement » 31, mais le mal est fait : le concept même de territoire vierge est complètement évacué du paysage.

Alors avant de pousser un soupir de soulagement en vous disant « Ce n’est pas si pire, l’Alliance divine les construira loin de chez moi », sachez que peu de gens seront épargnés, loin de là. Sauf les aveugles. Tournons le fer dans la plaie : plus votre maison est construite en hauteur, sur un plateau forestier par exemple, donc plus votre vue est vaste et majestueuse, plus vous verrez d’éoliennes.

Disons-le plus crûment encore : devant des zones de visibilité si vastes de tels mastodontes, le cumul de projets que l’Alliance de l’énergie de l’est s’apprête à bénir fera, à terme, que dès qu’un parc d’éoliennes quittera notre champ de vision, à l’ouest, un autre apparaîtra, à l’est.

Alors, les vues vierges de constructions humaines seront chose du passé. Nous en parlerons à nos petits-enfants la larme à l’œil.

D’ailleurs, préparez-vous mentalement : de l’autre côté du fleuve, de la Côte-de-Beaupré à Charlevoix, Hydro-Québec, Énergir et Boralex font copains-copains dans le cadre du projet « Des Neiges » pour semer, tenez-vous bien, entre 180 et 240 éoliennes4!

Dans ce contexte, je m’explique mal l’enthousiasme sans nuance du zélé et intarissable président de la Régie intermunicipale de l’énergie du Bas-Saint-Laurent, Michel Lagacé, qui ne ménage jamais ses métaphores quand il s’agit de vanter ce partenariat privé-public : « On signe des ententes prénuptiales et c’est Hydro-Québec qui choisit notre fiancée. » Je lui suggère de faire un voyage de noces au cœur d’un grand parc d’éoliennes, bercé par le bruit des pales et émerveillé par la beauté des matériaux toxiques et non recyclables générés par ces compagnies privées-fiancées.

Toujours généreux de sa salive quand on lui parle d’argent, l’élu-promoteur Lagacé affirmait aussi, dans Le Soleil, devant les soumissions envoyées à Hydro-Québec par l’Alliance : « On est prêts et la machine est bien huilée5. » Comme c’est bien dit. Il en rajoute : « Beaucoup plus de mégawatts pourraient être réalisés dans les prochaines années que tout ce qui a été réalisé dans les dernières. Ça amène des perspectives de revenus très intéressantes pour les municipalités et les MRC. »

C’est drôle, mais moi, ces perspectives me terrifient. Et vous?

1. Parc éolien Nicola-Riou, 2015, https://voute.bape.gouv.qc.ca/dl/?id=00000340508

2. Parc éolien Nicola-Riou, analyse de visibilité, 2015, https://voute.bape.gouv.qc.ca/dl/?id=00000340496

3. Simulation visuelle, belvédère du 5e Horizon, Saint-Mathieu-de-Rioux, 2015, https://voute.bape.gouv.qc.ca/dl/?id=00000340460

4. Alexandre Shields, « Quand l’éolien risque de menacer des espèces en péril », Le Devoir, 16 janvier 2023, https://www.ledevoir.com/environnement/777995/environnement-quand-l-eolien-risque-de-menacer-des-especes-en-peril

5. Jean-Philippe Thibault, « De grandes ambitions pour l’Alliance de l’énergie de l’Est », Le Soleil, 15 février 2023, https://www.lesoleil.com/2023/02/16/de-grandes-ambitions-pour-lalliance-de-lenergie-de-lest-1abe49bcc51832610c9f9a9349c70a96/

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