Actualité

Légitimité et pouvoir en place

Par Mathieu Perchat le 2024/01
Image
Actualité

Légitimité et pouvoir en place

Par Mathieu Perchat le 2024/01

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

En septembre 2023, un référendum a eu lieu dans la municipalité de Métis-sur-Mer pour voter le changement de zonage de terrains destinés à accueillir un camping pour véhicules récréatifs. La population, ou plutôt dans ce cas-ci une partie d’elle, a pu s’exprimer et décider directement d’un évènement politique. À première vue, on pourrait penser que le referendum est un outil très utile et démocratique, permettant d’agir même sans être un.e élu.e. Seulement, pour tenir un référendum, bien des règles et conditions sont à respecter pour y parvenir. De ce fait, la grande majorité des décisions municipales sont prises indépendamment de l’avis de la population, ce qui cause un profond sentiment de frustration et d’impuissance. Car les décisions prises vont impacter ses conditions de vie.

Une démocratie trop vivante ?

Certain.es élu.es argumentent que les citoyens ne sont pas légitimes à s’exprimer directement, car ces leurs élu.es, pour qui la population a voté qui a la légitimité de parler. Pour résumer, « la foule n’a pas de légitimité face au peuple qui s’exprime à travers ses élus » (Flauvel, 2023, p. 135). Face à un débordement de vitalité démocratique, le pouvoir en place démontre de la difficulté à le gérer autrement qu’en rappelant sa légitimité offerte par le système en place, et par de la violence « légitime ».

Cette vitalité traduit simplement une volonté citoyenne à conserver une condition politique pour lutter contre leur gouvernabilité. Cette lutte passe par l’expression et l’implémentation de nouveaux modèle politique, souvent relevant d’un « processus de participation plus direct et plus égalitaire » (Flauvel, 2023, p. 135). Ces modèles s’opposent donc à la représentation : « l’expérience qui est aujourd’hui la nôtre n’est pas celle d’une crise de la démocratie, mais plutôt celle d’une crise de l’État – tant la démocratie représentative est soumise à l’oligarchie, selon laquelle les gouvernements s’exercent toujours de la minorité sur la majorité » (Flauvel, 2023, p. 136). L’État tel que nous le vivons actuellement est alors structuré par une forte hiérarchie sociale qui se maintient par un pouvoir coercitif.

Ce que les élu.es ressentent, c’est alors une crise non pas de la démocratie, mais de l’État sous sa forme actuelle. Car l’objectif de ces luttes est de reconstruire une autre organisation sociale qui ne se compose pas d’une domination qui structure la société. Le politique doit alors être dissocié du pouvoir. On retrouve cela dans une volonté de se réapproprier les communs, comme les forêts, l’usage des ressources naturelles et humaines, ou encore l’organisation urbaine. Et cette réappropriation traduit la compréhension de l’interdépendance entre l’individu et la société, qu’un certain type de société va favoriser tel ou tel actions et choix chez les individus, et inversement. Par exemple, la construction d’un Costco va offrir tel choix ou action aux individu.es.

Ce que l’État en place provoque, c’est une organisation qui force la coopération entre les individu.es, mais au détriment de leur autonomie. Il y a un refus dans la possibilité pour les individus d’accéder à l’activité politique, car la vie politique est professionnalisée. Pour retrouver une autonomie, il faut que les individu.es coopèrent volontairement, ce qui forme une équivalence entre chacun d’eux et elles. Il leur est alors possible d’agir politiquement.

Le modèle socio-hiérarchique

Le modèle politique actuel, appelé socio-hiérarchique, empêche que l’espace public ne se transforme en un espace politique. Cela pour s’assurer de conserver l’hégémonie de ce modèle politique, car un espace devenu politique présenterait de manière visible d’autres horizons politiques. Le néolibéralisme représente très bien cette invisibilisation des autres possibles politiques en construisant toute une culture qui permet de légitimiser ses exploitations capitalistes, cela grâce à des actions qui vise à restreindre l’agir politique des individu.es. On le remarque très bien dans des propos comme « on n’arrête pas le progrès ».

Pour résumer, « le néolibéralisme fait triompher le mode d’organisation « socio-hiérarchique » dans lequel la compétition et la concurrence généralisées sont perçues comme « naturelles » au détriment des principes d’entraide, de coopération et d’égalité » (Flauvel, 2023, p. 141). Les individu.es ne se placent pas dans une position de passivité face à ce pouvoir, mais plutôt un désintérêt pour la politique, une apathie politique.

Lutter contre cette forme politique ne se fait pas uniquement et principalement par des actions politiques ouvertes et visibles. Elle se fait surtout par le maintien d’une attitude de révolte, sans pour autant s’actualiser concrètement, « Ce qui est essentiellement politique, c’est l’attitude qui consiste à se maintenir dans la révolte » (Flauvel, 2023, p. 142). Cette attitude repose en premier lieu sur le désir utopique de changement de politique, de croire qu’un monde meilleur et plus juste est possible. Et donc de ne pas se satisfaire des conditions et inégalités présentes. Mais aussi de refuser la croyance que la domination hiérarchique n’est pas problématique. Toutes ces pensées ne sont pas encore matérialisées par des actions politiques, ce sont plutôt des attitudes qui en naissent en refusant le réel.

« La première révolte des subalternes est donc de refuser le discours dominant qui cherche à rendre raisonnable, c’est-à-dire indépassable, toute forme de domination » (Flauvel, 2023, p. 142).

Guillaume Fauvel, « Un autre imaginaire politique est possible ! La démocratie au prisme de l’anthropologie anarchiste », Revue du MAUSS 2023/2 (n° 62), pages 135 à 145.

Partager l'article

Image

Voir l'article précédent

La vie « difficile » des élu.es municipaux

Image

Voir l'article suivant

Du terricide et de la domination