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Du terricide et de la domination

Par Mathieu Perchat le 2024/01
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Du terricide et de la domination

Par Mathieu Perchat le 2024/01

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

En région du Bas-Saint-Laurent et Gaspésie, de nombreux regroupements de citoyennes et citoyens ont émergé pour préserver leur territoire. Par exemple, en 2023, l’une des principales menaces pour le territoire est le projet de construction d’une autoroute entre Notre-Dame-des-Neiges et le village du Bic par la Chambre de commerce de Rimouski. En effet, une semblable route entrainerait une détérioration majeure de la majestueuse vallée de la rivière Trois-Pistoles en raison de la nécessité de construire un pont évalué à près de 300 millions de dollars.

En préservant le territoire, les citoyennes et citoyens ont conscience que des projets semblables sont signe d’une destruction des écosystèmes, de la relation que l’on porte et de l’habitabilité concrète du lieu. En un mot, c’est produire un terricide. La première revendication implicite sous ces mobilisations réclame que le bien-vivre collectif (ne se limitant pas à l’humain) soit reconnu comme un droit fondamental. Et ce bien-vivre entrainerait la récupération du lien entre les populations occupant le territoire et les autres entités non humaines.

Le terricide

En considérant nos actes ou projets comme potentiellement terricide, cela nous offre la possibilité de les revisiter sous une autre lumière, et ainsi nous permettre de repenser notre manière de transformer et impacter notre territoire. Or, avec le mode de pensée produit par la mondialisation, un mal-développement guide notre rapport avec notre territoire. Par exemple, c’est ce qui nous permet de planter que des monocultures qui ne servent pas (ou très peu) à nourrir la population locale. Ainsi, les modes de pensées qui nous habitent doivent être radicalement transformés pour devenir à leur tour transformateurs : « croissance, concurrence, progrès, rationalité, individualité, économie, voire science et critique doivent être dépassés » (Escobar, 2023, p. 169).

Car les êtres vivants, et surtout les humains par leur puissance transformatrice démultipliée par la technique, font naître un monde par leur action.

Le mode de pensée permettant le terricide

Le mode de pensée dominant est guidé par le scientifico-économique, dont le monde et le territoire sont à la merci de la puissance technique, manipulable à volonté. Ce qui fait émerger une séparation entre l’humain et le reste du monde, ce dernier ne devient d’un objet à manipuler. Or, la crise environnementale actuelle nous démontre bien que cette vision dualiste est erronée, nous n’existons pas séparément du monde, de notre territoire, malgré que la structuration urbaine actuelle tend à nous faire penser cette séparation.

Pour sortir de ce mode de pensée, il s’agit dans un premier temps de se resituer dans une pluriversalité. Penser la pluralité des modes de conception et agencement du territoire, c’est alors à la fois sortir de la globalisation, tout en se permettant de considérer véritablement le territoire dans ce qu’il peut offrir localement. La déconnexion envers ce territoire immédiat est à l’origine de la crise actuelle (Escobar, 2023, p. 174).

 

Les autres possibles

Imaginer d’autres modes de pensée est très difficile, car ils ont été rendus impossibles par le mode de pensée dominant en colonisant nos imaginaires. Mais aussi, imaginer d’autres possibles revient à repenser notre quotidien et toutes les pratiques qui le constituent. Et c’est en cela que les groupes militants dérangent. Les modes de pensée qui permettent de sortir le plus efficacement de ce mode de pensée résident dans les luttes « menées par des groupes sociaux situés du côté dévalorisé des binômes coloniaux : peuples noirs et indigènes, femmes, paysans, minorités sexuelles, citadins marginalisés » (Escobar, 2023, p. 174). En effet, ces groupes nous offrent à la fois une remise en cause du mode de pensée dominant en pointant ses causes délétères ; mais aussi par les propositions que ces groupes offrent qui reposent sur des bases fondamentalement différentes. « Nombre de ces propositions sont fondées sur la conscience que tout se déroule dans des réseaux d’interrelations » (Escobar, 2023, p. 176).

Ainsi, le mode de pensée qui offre la possibilité de considérer la pluralité est celui de la relationnalité. Il nous permet de sortir de ce réalisme naïf où les choses ne sont qu’un agencement de matière, donc des objets à notre disposition, inculqué par le capitalisme hétéro-patriarcal, la technoscience moderne et les médias. Il est alors nécessaire de se réaliser autrement grâce à la relation.

Arturo Escobar, « Du terricide et de la domination de l’Homme à la relationnalité comme fondement de la vie », EcoRev’ 2023/2 (N° 55), pages 167 à 178

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