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Je sors du numérique (1re partie)

Par Aimée Lévesque le 2024/01
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Je sors du numérique (1re partie)

Par Aimée Lévesque le 2024/01

En plein cœur du confinement, alors que je passais le plus clair de mon temps connectée, je suis tombée sur le livre Le minimalisme numérique : se reconnecter à l’essentiel dans un monde saturé du chercheur en informatique Cal Newport. Séduite par l’idée d’entamer un « grand ménage numérique »et de rejoindre un mouvement au nom grandiose de « Résistance de l’attention », j’ai dévoré le livre numérique malgré mes yeux morts dans’ tête, sans pour autant entreprendre le désencombrement de ma vie numérique. Le chapitre sur la « course aux armements déséquilibrée » entre les GAFAM 1 et nous résonnait particulièrement : je nous voyais ressembler de plus en plus aux humains du film WALL-E, si absorbés par leur écran qu’ils ne portent plus attention à ce qui les entoure (il suffit de marcher dans le couloir d’un lieu public pour s’en convaincre). Pourtant, l’accent mis par Newport sur la productivité individuelle me faisait tiquer. Je n’étais pas convaincue que c’était de productivité qu’on avait besoin 2.

Avant qu’on me reproche la comparaison avec les personnages de WALL-E, je tiens à dire que je parle de moi aussi. Dix ans avant le confinement, au bord de l’épuisement dans une vie professionnelle surchargée, je faisais défiler mon fil Twitter pendant des heures entre mes quarts de travail. Je connais ces sensations de stress lié à l’hypersollicitation, de torpeur et, surtout, de désarroi d’avoir perdu tout ce temps au lieu de créer ou de discuter en vrai.

Pour que je me décide à sortir des médias sociaux et autres services des GAFAM (car il est impossible de sortir complètement du numérique, même sans ordinateur), il a fallu deux événements :

  1. Le fait de comprendre que le numérique n’est pas dématérialisé : il contribue de façon importante aux émissions de GES (entre 3,5 % et 5 % des émissions mondiales), surtout par les nombreux appareils qu’on possède et remplace trop souvent (70 % des émissions du numérique au Canada), mais aussi par la vidéo en continu et l’infonuagique, par exemple, qui font appel à des centres de données devant être constamment refroidis, par malheur souvent situés hors du Québec, où l’électricité est, tiens donc, carbonée. Je ne parle même pas ici de la quantité de métaux et d’eau nécessaires pour la fabrication des appareils ni des problèmes éthiques et des tensions que cela soulève 3;
  2. Le projet de loi C-18 et la réponse de Meta qui m’a franchement écœurée (pouvais-je vraiment m’attendre à mieux d’une entreprise qui tire profit de l’attention de ses utilisateurs?), alors que mon instagractivisme se nourrissait avant tout de publications pertinentes créées par les médias canadiens que je partageais à mon réseau.

Pour sortir de ce cirque dans lequel j’ai investi beaucoup trop longtemps, j’ai attaqué plusieurs fronts : je me suis abonnée aux infolettres des médias et à certaines publications papier; j’ai fait réparer mon iPhone SE une énième fois et j’ai commencé à l’idiotifier (à en faire un dumbphone) en éliminant la majorité des applications et en faisant passer l’écran en noir et blanc; j’ai diminué mon forfait de données; j’ai « oublié » mon téléphone dans le fond de mon sac ou dans mon bureau; j’ai effacé mes publications passées sur Facebook et Instagram, première étape vers la fermeture définitive de mes comptes.

Ce faisant, j’espère pouvoir conserver une part d’humanité, celle qui apprend à identifier les oiseaux dans sa cour, qui conçoit des projets emballants au bout de quelques heures d’ennui, qui cuisine avec sa tante sans croire qu’elle a autre chose de mieux à faire.

On fait quoi?

On attend de lire la seconde partie de cette chronique pour voir comment je m’en sors, et on s’essaye après. Ou on essaie dès demain, et on vient m’en jaser en personne.

Dans tous les cas, on lit.

Sur le thème de la centralité des médias sociaux dans nos vies et des drames qui peuvent s’ensuivre, le dernier roman de Delphine de Vigan, Les enfants sont rois (Gallimard), d’une lucidité rare, m’a complètement happée.

On écoute, aussi.

L’épisode du balado Avec philosophie de France Culture intitulé « Notre attention soumise à l’hyperstimulation » soulage d’une certaine façon : dans ce monde marqué par l’accélération, notre épuisement est attendu; il y a néanmoins des moyens de nous éviter le pire… si tout le monde s’y met.

1. Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft. Certaines entreprises ont changé de nom, mais l’acronyme est demeuré.

2. Le prochain livre de Newport portera vraisemblablement sur la slow productivity. À quel point ce concept s’éloignera-t-il de la vision néolibérale dominante qui valorise l’individualisme et la compétitivité?

3. Les chiffres et les éléments proviennent du rapport du défi numérique de Chemins de transition (https://cheminsdetransition.org/les-ressources/defi-numerique/) et des deux rapports des Shifters Montréal (Montréal, le Québec, le Canada : numérique à quel point? et L’impact environnemental du numérique au Québec et au Canada), disponibles en ligne.

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