Actualité

La neutralité scientifique

Par Mathieu Perchat le 2023/12
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La neutralité scientifique

Par Mathieu Perchat le 2023/12

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

Le conseil de ville du 30 novembre à Rimouski avait pour but de présenter le plan concept destiné à réaliser le projet immobilier à Pointe-Au-Père. Lors de la période de questions, très peu de scientifiques, chercheuses et chercheurs ont exprimé leur désaccord. Certain.es biologistes participent aux mouvements citoyens qui refusent ce projet, pourtant, une majorité de chercheuses et chercheurs devraient démontrer leur désaccord. Est-ce pour préserver une certaine forme d’impartialité ou de neutralité ? Car il s’avère que la communauté scientifique est parcourue par l’impératif de neutralité. C’est grâce à lui qu’il est possible de construire des discours objectifs, neutres et impartiaux (Berlan, 2023, p. 131). La science serait alors désencastrée de la société. Vraiment ?

Le but va être de se demander si le principe de neutralité peut-il influer dans le rapport des scientifiques avec la société.

La neutralité en science

Dans le langage courant, la neutralité désigne une absence de parti pris dans un conflit, ce qui consiste donc à se situer au-dessus. Dans un contexte politique, la neutralité renvoie à l’idée d’une position centriste ou modérée. De ce fait, la neutralité scientifique est alors une absence de parti pris, à égale distance des deux extrêmes. L’adage populaire qui dit que la science n’est ni bonne ni mauvaise, seul l’usage peut être qualifié comme tel renvoie à cette idée de neutralité.

Ainsi, la science et ses productions, ses fonctions et ses effets sont neutres, seuls ceux ou celles qui les emploient sont bon.nes ou mauvais.es. C’est alors une force extérieure qui va extraire la science et ses productions de sa position neutre, en l’instrumentalisant pour réaliser un projet. 

Or, penser la science de cette manière, c’est tomber dans un paradoxe : tout un ensemble de pratiques sociales et de savoirs sont exclus de la réflexion critique, car ils sont considérés comme scientifique.

Ce n’est pas une chose pensable et faisable. En réalité, ce paradoxe émerge d’une absence de distinction entre la science comme attitude intellectuelle qui guide les pratiques, et la science comme institution sociale « étroitement liée aux autres institutions structurant les sociétés (ensemble d’acteurs, de pratiques, d’établissements, etc.) » (Berlan, 2023, p. 132).

Il y a donc des institutions qui finances telles ou telles recherches au détriment d’autres, cela en raison de programmes politiques, ou d’idéologies propres à l’époque socio-culturelle. En d’autres termes, « une personne qui procure à une autre les moyens de son crime, alors que ce crime était prévisible, en est aussi en partie responsable, c’est-à-dire complice » (Berlan, 2023, p. 133).

Ainsi, la science ne peut pas être neutre dans son rapport avec la société en tant qu’institution. Et l’utilisation de la neutralité comme elle est employée dans les protocoles de recherches ne peut être appliquée dans le rapport avec la société.

La science ne peut pas être neutre

Même au niveau des principes de la science, la neutralité ne tient pas, car chaque science repose sur des présupposés, des axiomes indémontrables et indécidables. Et chacun d’eux peut être le produit de pratiques culturelles, idéologiques ou genrées. De ce fait la science en elle-même ne peut pas être neutre.

Ensuite, certaines pratiques scientifiques nécessitant l’expérimentation sur les corps vivants peuvent être interrogées et contestées. Et pour finir, les productions de la science ont de tels effets sur l’ensemble de la société et du cadre de vie globale qu’il n’est pas possible de ne pas la comprendre comme une force politique qui va favoriser tel ou tel mode de vie ou culture (Berlan, 2023, p. 133).

La science ou les sciences ?

En réalité, la science au singulier n’existe pas. Elle est apparue au cours du 19e siècle pour la professionnaliser. Cela pour but d’ériger les connaissances scientifiques en tant que bastion de la raison contre la foi (Berlan, 2023, p. 135).

C’est dans ce contexte que les scientifiques ne deviennent plus des savants « propriétaires de leur moyen de production de connaissance » (Berlan, 2023, p. 136). La recherche demande de tels moyens matériels qu’il est nécessaire d’entrer dans une institution pour les utiliser. Mais aussi la division du travail en recherche, qui résulte également de ces moyens matériels, produit une incapacité à connaitre le résultat final des recherches pour lequel les chercheurs et chercheuses travaillent.

« La neutralité ne dépend plus seulement d’un effort de probité et d’intégrité des scientifiques, pris dans un système qui les emploie et les dépasse totalement » (Berlan, 2023, p. 136).

Ainsi, l’idée de neutralité scientifique est une idéologie fort dangereuse, car elle provoque l’apathie chez les scientifiques dans leur engagement politique. Surtout dans un contexte où le progrès technoscientifique atteint gravement à l’intégrité présent et futur des conditions de vie sur Terre.

La solution semble reposer sur la lucidité. Elle permettrait de réussir à dépasser celle de neutralité et d’objectivité à l’heure d’une pratique scientifique basée sur la spécialisation et l’ignorance (Berlan, 2023, p. 145).

Berlan, Aurélien. « Comment l’idée de neutralité scientifique nous aveugle », Écologie & politique, vol. 67, no. 2, 2023, pp. 131-146.

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