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Critiques du plan concept du Nouveau milieu de vie à Pointe-au-Père

Par Mathieu Perchat le 2023/12
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Critiques du plan concept du Nouveau milieu de vie à Pointe-au-Père

Par Mathieu Perchat le 2023/12

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

Le 30 novembre 2023 a été présenté par la ville de Rimouski son concept préliminaire du projet immobilier visé à Pointe-au-Père. Il va être question de relater les points marquants, pas uniquement au niveau des informations, mais de la fonction des informations transmises dans la communication de la ville pour légitimer et justifier la nécessité de son projet.

Une consultation en ligne est prévue jusqu’au 15 décembre pour s’exprimer sur ce projet.

Toute une introduction

L’introduction du concept se composait de la prise de parole de la conseillère Julie Carré avançant qu’elle-même habitait à Pointe-au-Père, est fréquentait régulièrement la forêt en mettant en avant que ce lieu permît de rencontrer les autres habitants des environs. Alors que Pointe-au-Père est désert, la forêt regorge de vie et de rencontre.

Cette introduction avait comme fonction à la fois de réfuter l’objection du « ce n’est pas dans ma cour », et de l’objection de l’inconscience des réalisateurices du projet de ce qu’est concrètement la forêt de Pointe-au-Père. Seulement, ces propos sont d’autant plus graves, car cela démontre que la ville est au courant de ce qu’elle sacrifie pour réaliser son projet.

Cette introduction se termine sur les mots de la conseillère : « ce n’est pas une crise de l’immobilier que l’on vit, mais une crise de l’habitat ». Pourtant le projet de Pointe-au-Père démontre que la ville ne saisit pas pleinement ce que le concept d’habiter signifie. Il implique que chaque être vivant a le droit fondamental d’exister et d’avoir une place sur la Terre. Or, ce projet ne fait de la place que pour l’humain présent au détriment des autres espèces et des générations futures (toutes espèces confondues). C’est là un coup de communication mal maitrisé de la part de la ville qui vide des concepts de tout leur sens véritable.

Des espaces verts autour des habitations

Le projet de Pointe-au-Père n’a comme objectif que de réaliser le besoin humain. En partant de ce point, le projet ne peut être durable ou écologique. Cela se constate très nettement dans les illustrations des espaces prévues, contenant des maisons en bois[1], des espaces de verdures ou encore deux ou trois petits arbres isolés, à première vue rien d’alarmant et pourtant. Lorsqu’on apporte une critique sur cette conception des espaces verts, on se rend compte qu’on favorise un écosystème vert urbain malade : très peu de diversités d’espèces végétales, une faible résilience face aux pressions climatiques, peu d’utilité pour les autres espèces animales, et surtout ces espaces verts demandent de l’entretien par un contrôle. C’est une esthétisation actuelle de l’espace vert malade. De ce fait, ces petits indices nous signalent de maintenir notre assentiment envers la qualification de durable pour ce projet.

Logement et espace naturel

Comme il a été de nombreuses fois évoquées, le plan concept de la ville ne permet pas de répondre aux besoins en logement.

En effet, la crise du logement affecte bien plus fortement les personnes déjà en situation de précarité. Or, le plan concept a pour objectif de construire des logements neufs par le privé (donc pas de logement abordable), dans un secteur qui nécessite la possession d’une automobile. Le fait qu’un parc est situé à 15min à pied n’est absolument pas un argument pertinent, ni que le carrefour soit à 45 min en vélo, car ce dernier est excentré du centre-ville qui lui contient les services nécessaires (hôpital, garderie, épicerie, points culturels, etc.).

Le plan concept propose l’élaboration de nombreuses voies de déplacement actif dans le quartier neuf, sans considérer à la fois que peu de monde va se déplacer au centre-ville à pied ou à vélo, surtout en hiver ; et sans avoir précisé où toutes les automobiles de ces personnes vont stationner. Sachant qu’en moyenne, un ménage a deux autos, il va falloir un très grand stationnement … Le plan concept ne propose en rien un emplacement dédié au stationnement. Ce projet sans voiture n’a de sens que s’il est situé au centre-ville, dans un lieu où la voiture perd son utilité. Or, le centre-ville est à 1h30 à pied.

Rien qu’avec ces indices, on constate que ce plan manque de finition, car il tente d’être durable dans un secteur qui ne peut l’être. Composer le quartier uniquement à partir de voies de déplacement actif se fait surtout pour un centre-ville. Ce serait là qu’il aurait toute sa pertinence.

Et pour réaliser une transformation urbaine du centre-ville, la ville a à sa disposition des outils légaux, comme le droit de préemption, le droit d’expropriation et les plans particuliers d’urbanisme dans d’autres secteurs.

Ainsi, la protection des milieux naturels doit se faire sans compromis, car malheureusement, un écosystème ne peut se maintenir en étant amputé de certaines de ses parties. Le morcelage de ce territoire nuit notamment à la connectivité écologique, une composante cruciale de la survie de nos milieux naturels. La présence de nouvelles infrastructures changera inévitablement le comportement de la faune présente. Un écosystème se présente comme un organisme, dont la section de l’une de ses parties engendre des répercussions sur son ensemble. Qui, dans notre cas, produit une fragilisation de la forêt et une dégradation de son habitabilité pour la faune et la flore. Ainsi, pour favoriser l’habitabilité de l’humain, on dégrade celle des autres habitants, alors qu’il existe d’autres solutions.

Sinon, des effets néfastes vont survenir, comme les inondations ou encore les canicules. Il faut se rappeler que la ville de Rimouski se plaint des ilots de chaleurs supportés durant l’été. Accentuer la minéralisation de son territoire ne fera qu’accroitre cet effet à court terme et à long terme, diminuant ainsi l’habitabilité des lieux. « Même un seul hectare détruit, c’est un hectare de trop » (Mobilisation Pointe-au-Père, 2023).

Il est tout à fait possible de protéger les milieux naturels tout en dépassant la crise du logement grâce à l’élaboration d’actions avant-gardistes. Par exemple, toute cette énergie humaine destinée à réaliser ce plan concept illégitime aurait dû être allouée à la reconstruction du centre-ville pour le densifier en le rendant 100% piéton, en accordant la place destinée à la circulation des automobiles à la construction de logements. Ce projet serait certes ambitieux, mais il serait à la taille de la crise de l’habiter que l’on vit actuellement.

Le privé

Il faut cesser de nous livrer au privé. La municipalité devrait avoir comme rôle de faire pression, mais réellement, au gouvernement pour obtenir les subventions nécessaires à la réalisation de logements sociaux et abordables. Car en livrant le logement au privé, il continue à devenir un produit financier, ce qui aboutit à une gestion avant tout financière, ce qui engendre des déséquilibres entre l’offre et la demande sur le marché, et ainsi donne lieu à des crises du logement que l’on vit depuis les années 1980 à chaque décennie.

Et dans ce contexte où le privé est surreprésenté dans l’espace démocratique que la ville a engagé une firme pour élaborer le plan concept, alors qu’il existe des organismes, comme Comité logement, qui possèdent une expertise bien plus pertinente pour construire un plan concept en cohérence avec la crise du logement actuelle. Il faut le rappeler, tenter de résoudre la crise du logement par l’augmentation du parc immobilier, c’est croire qu’il y a une solution unique à une crise provoquée par une hétérogénéité de problèmes, comme la précarité alimentaire, l’augmentation du coût de la vie, une politique privilégiant les propriétaires au détriment des locataires, etc. La crise du logement est avant tout créée par la bulle spéculative qui caractérise ce marché depuis les années 1980.

La firme en question est l’Arpent. C’est une entreprise collective qui offre une gamme diversifiée de services en urbanisme et en aménagement du territoire. Elle a déjà traité des projets similaires, dont voici quelques exemples :

L’Arpent a été mandaté par la Ville de Granby en 2021 et a travaillé à l’élaboration d’un plan de densification du périmètre d’urbanisation dans le but d’atteindre d’ambitieux objectifs de protection de ses milieux naturels et agricoles.

En 2021, la Ville de Mont-Tremblant a mandaté l’Arpent afin de développer une gestion durable du développement urbain.

En 2022, Arpent a été mandaté par la ville de Saint-Sauveur pour un plan de mobilité active au sein du périmètre urbain dans un effort de réduction de la part de l’automobile.

En 2022, un comité citoyen en environnement constitué de résident.es de Saint-Jean-de-Matha a mandaté l’Arpent afin de recevoir une formation sur la protection des milieux humides et hydriques.

En 2023, Le Conseil Régional de l’Environnement et du développement durable de l’Outaouais (CREDDO) a eu recours aux services de l’Arpent pour compléter son accompagnement auprès de la Municipalité de Cantley, qui souhaitait bonifier les mesures de protection de ses corridors écologiques par la révision de sa réglementation d’urbanisme.

À la lumière de ces projets, nous sommes en droit de nous demander quelle a été l’implication réelle de la firme dans la réalisation de ce plan concept ? Encore une fois, la transparence de la ville quasi inexistante ne nous permet pas de le dire. On peut seulement émettre des hypothèses. En constant ces projets, on remarque que la firme devrait être porteuse de valeurs écologiques, qu’est ce qui peut expliquer alors qu’elle est acceptée et valider le projet Pointe-au-Père qui nécessite la destruction d’un écosystème humide ?

Une première hypothèse serait que la firme n’a pas eu un fort impact, car en raison de la destruction d’espaces naturels, la firme n’a pas pu leur offrir d’autres solutions ou qu’elle n’a pas eu comme connaissance toutes les implications écologiques du projet. Il faut dire que la firme vient de Montréal, ses connaissances du secteur peuvent être questionnées, ce qui remet d’autant plus en cause la pertinence de faire appel à elle.

Une autre hypothèse serait que la firme a collaboré avec la ville, malgré la destruction de l’espace naturel. L’obtention d’un contrat est alors plus importante que la préservation d’espaces naturels. Ce qui est un problème, car ces projets de destructions de l’environnement demandent une collaboration entre plusieurs acteurs qui peuvent refuser d’exécuter cette tâche. En faisant preuve de cette lucidité et en refusant de collaborer avec des projets comme tels, ils ne peuvent se réaliser. Ce n’est pas le conseil de ville avec leur tronçonneuse qui vont déboiser la forêt, ou qui vont réaliser un plan concept de A à Z. il faut cesser de collaborer, de travailler pour des projets qui favorisent le changement climatique et l’injustice sociale. Il ne faut pas se dire que si on ne fait pas cette tâche, d’autres personnes vont la faire, car en refusant de collaborer, on montre une autre voie possible : celle de refuser un travail qui participe au problème et non à la solution.

Car oui, tel que le projet a été dévoilé, il est presque assuré qu’aucun.e étudiant.e ou personne à revenu vulnérable ne pourra s’y loger. Il fait donc partie des plans qui participent à l’injustice sociale et à la destruction de l’environnement.

https://www.larpent.ca

La page de la mobilisation Pointe-au-Père avec des exemples de réponses : https://www.facebook.com/profile.php?id=100089636870267

Consultation en ligne de la Ville de Rimouski : https://rimouski.ca/tourisme/projets-majeurs/nouveau-milieu-de-vie-pointe-au-pere


[1] qui n’est pas un matériau écologique, car il accentue les coupes d’arbres et donc la déforestation, actuellement l’argile et la pierre restent les matériaux les plus écologiques, mais ils nécessitent plus de temps de construction, et rend la modularité impossible

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