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Des problématiques dignes des grandes villes?

Par Anabelle Thériault le 2023/11
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Des problématiques dignes des grandes villes?

Par Anabelle Thériault le 2023/11

Depuis quelques années, Rimouski prend parfois l’allure d’une métropole. Oui, j’exagère, mais quand même. Avec le confinement, plusieurs jeunes ont fui l’isolement certain de la « grand’ville » pour s’installer ici, avec leur sac Cocotte et un fort accent d’Outremont. De ceux-là émergent de grands projets environnementaux et culturels. Des gens de toutes ethnies sont arrivés aussi, pour se réfugier ou non. Dans les rues, l’arabe, le créole et les accents gaspésiens et français des étudiants se mélangent. Jusqu’à présent, ce que j’évoque n’est que beauté.

En parallèle, les travaux sur le boulevard de la Rivière entraînent une sérieuse congestion routière. Une polarisation marquée des idées, véritable barrière au discours, semble se dresser entre les gens sur Spotted Rimouski (page Facebook à laquelle il ne faut pas trop s’attarder si l’on veut s’éviter une dépression). Et, à travers tout ce mouvement et cette frénésie, au centre du parc de la Gare, et errant un peu partout entre le Jean Coutu sur Saint-Germain et le parc Beauséjour, des gens dorment dehors.

D’un point de vue purement pragmatique, la situation était prévisible : l’inflation nous prend tous à la gorge. Alors que j’écris ceci, je vis sous le seuil de la pauvreté. Est-ce que cela me rend heureuse? Non. Je suis anxieuse et souvent dépassée. Cependant, je profite d’un filet social familial optimal : si j’ai un problème, quelqu’un m’attend derrière.

À mon arrivée en 2015, Rimouski me semblait idéale. Je retrouvais l’esprit communautaire de Saint-Clément, ma terre natale, où l’on se tient, où l’on s’assure que personne ne manque de rien. J’avais l’impression que Rimouski, avec son humble démographie et son territoire qui ramène facilement au fondement de la vie, s’assurerait d’entretenir un filet social solide et durable. Visiblement, je me suis trompée.

Le plus grand défaut d’une métropole, c’est l’invisibilité qu’elle engendre, en raison de son filet social mince et faillible parce que saturé. Quand il y a trop de monde, on ne voit plus personne. Sur un territoire comme le nôtre, où les bâtiments sont à hauteur raisonnable et que le Saint-Laurent longe nos déplacements, nous devrions être en mesure de préserver la sensibilité de notre regard. Si, par manque d’actions rapides, l’itinérance à Rimouski devient normale : on aura perdu. Parce qu’aucun individu ni groupe ne se préoccupe de la banalité.


À partir de cette réflexion dont je viens de vous faire part et que j’entretiens depuis plusieurs années, et précisément en raison de ma rencontre avec la misère quand par hasard je me trouvais au parc de la Gare en juillet, j’ai lancé la page Facebook Pour passer l’hiver. Je vous invite à y jeter un œil. Depuis sa création, nous avons acheté des chaufferettes et plusieurs épiceries santé aux gens du parc. Les Rimouskois ont fait preuve d’une grande générosité : les dons fusent (couvertures, vêtements d’hiver, matelas, etc.). Je suis fière de moi, de nous : nous avons atteint un objectif réaliste en fonction des moyens dont nous disposions. Sauf qu’avec 1 000 $, on soulage à court terme, on ne trouve pas de loyer, ni ne subventionne davantage de soutien psychologique.

La balle n’est plus ─ l’a-t-elle déjà été ─  dans la cour citoyenne. Elle est dans celle des grands. Le mouvement Pour passer l’hiver n’est pas un outil de résolution, cet article que vous lisez non plus : ce sont des actions qui assurent aux gens en situation d’itinérance de ne pas tomber dans l’oubli. Et, c’est déjà beaucoup.

Néanmoins, c’est avec une forte dose d’indignation qu’il me faut admettre que c’est seulement la grosse argent, invention maudite de l’homme maudit, qui sauvera l’homme misérable. Pour ce faire, l’homme au pouvoir doit quitter sa rhétorique ordinaire de politicien et cesser de jouer avec les modérateurs d’intensité linguistiques.

De ce fait, je m’adresse à vous, Monsieur Caron. En tout respect, je comprends votre nuance quand vous parlez d’itinérance visible pour soutenir que la situation n’est pas nouvelle et seulement plus apparente. C’est fascinant comment avec l’ajout d’un inoffensif adjectif, l’on se retrouve avec un euphémisme, non? Le problème est que, dans le monde de l’extrême pauvreté, il n’y a pas de nuances, seulement de l’urgence et on n’y parle assurément pas la langue de Platon. À vous maintenant de comprendre quand je vous rappelle la situation dans sa plus simple expression : novembre amène la neige, la neige amène l’hiver et une tente du Canadian Tire n’est pas suffisante pour se protéger du froid.

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