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Chronique du gars en mots dits: Imposer une burka aux mots

Par Jean-Francois Vallée le 2023/05
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Chronique du gars en mots dits: Imposer une burka aux mots

Par Jean-Francois Vallée le 2023/05

Presque chaque semaine, dans de plus en plus de milieux, de nouveaux mots deviennent persona non grata. Fin décembre, c’est la compagnie américaine Mattel qui a décidé de radier 62 mots « incitant à la haine, parce que sexistes, racistes ou homophobes » de la liste des termes valides de son Officiel du Scrabble (ODS), la bible lui servant d’arbitre en compétition. Parmi les termes qui passent à la trappe parce que coupable de racisme, le terme bamboula, dont l’un des sens est « personne noire d’origine africaine ». Que cet interdit entraîne dans sa chute trois autres sens tout à fait acceptables, soit « tam tam africain », « les danses même que ces tambours accompagnent » et « fête exubérante et festin » n’y change rien.

Ces trois derniers sens sont repris dans l’excellente chanson Bamboula, des Trois accords, mot que le groupe a pris le soin de définir au début de son vidéoclip. En viendra-t-on à l’interdire ? Idem pour enculeur, dont Mattel relève qu’un des sens serait homophobe. Dommage : le sens de « escroc, personne qui trompe autrui » disparaît aussi. Et le terme existe dans des expressions tout sauf homophobes, comme le scabreux québécisme « enculeur de mouches ». Pourtant, selon la Fédération internationale de Scrabble francophone, seuls « les mots unanimement qualifiés “d’injures racistes”, et n’ayant que ce seul sens, ne sont pas admissibles dans l’ODS ».

Un peu plus tôt, fin novembre, Radio-Canada resserrait d’un cran ses règles de censeur.

Non seulement les animateurs devront s’excuser s’ils entendent leur invité prononcer le fameux « mot qui commence par un n » en direct, mais les émissions, au moment de leur rediffusion, seront « purgées de tout langage offensant »

Selon les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada, « le “langage offensant” réfère au langage abusif, dégradant ou indûment discriminatoire, stéréotypé ou négatif en ce qui concerne la race, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la religion, l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, l’état matrimonial ou un handicap physique ou mental ». Ouf. On ratisse large, là.

Tout se passe comme si ces institutions étaient en quête perpétuelle de nouvelles victimes à ne pas offenser au nom d’une nouvelle pureté morale exempte de toute souillure.

Ainsi, si la société d’État juge offensante l’utilisation de squaw (« femme » en algonquin) et papoose (« enfant » en algonquin), des tas d’autres restent à ajouter à la liste.

J’ai donc pensé leur fournir de nouveaux termes offensants. Sur un plateau d’argent.

C’est qu’en tant que « membre de la communauté historique canadienne-française », j’ai vécu de nombreuses brimades au cours de mon existence. D’un océan à l’autre. De l’Ontario à la Nouvelle-Écosse, on m’a traité, ou on a traité des membres de ma communauté, de « French pea soup », de « French bastard », et de « frog ». J’exige que ces termes soient expurgés de toutes les institutions canadiennes, et que les contrevenants soient sanctionnés. À moins de dire « le mot commençant par P, B ou F ». Bien sûr, j’assume qu’on en viendra à oublier que ces termes aient existé, et qu’un racisme envers les francophones ait bel et bien existé.

Ce trou de mémoire n’importe pas. L’important est de purifier. Expurger. Nettoyer. Passer les mots à l’eau de javel. De se donner bonne conscience, surtout.

De nombreux autres recèlent un « potentiel offensant ». Je pense par exemple à « déportation ». Celle qu’ont subie les Acadiens les traumatise depuis des générations, puisqu’elle est à la source de ce « Grand Dérangement », qui les a soit forcés à migrer, entre 1755 et 1762, de la Nouvelle-Écosse au Nouveau-Brunswick, ou égrenés le long de la côte ouest des États-Unis, du Maine à la Louisiane, les transformant ainsi en véritable diaspora. Questionnons au passage l’emploi de l’euphémisme antidouleur « Grand dérangement » pour « déportation », créé sur mesure pour mieux guérir. Dire « le mot qui commence par un D » serait-il si curatif ?

Bref, en tant que Québécois d’ascendance française, je souffre par la bande de tous ces « traumatismes », si bien que moi et mes descendants, pour en guérir, devront nous installer à demeure dans la position de victime.

Non mais, je vais vous rééduquer, moi, bande d’attardés cruels et d’ignorants endormis, qui passez vos grandes journées à me faire souffrir !

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