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Anges ou démons? De quelle évolution humaine parle-t-on?

Par Rémi Lesmerises le 2022/11
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Anges ou démons? De quelle évolution humaine parle-t-on?

Par Rémi Lesmerises le 2022/11

Un livre d’une importance cruciale est paru en 2022, aux Éditions Libre en France. Il s’agit de Déni de réalité, Steven Pinker et le mythe du déclin de la violence humaine [1], traduction d’un recueil critique publié en anglais en 2012, augmenté de certains chapitres en 2021. Les auteurs principaux, Edward S. Herman (également auteur principal avec Noam Chomsky de l’ouvrage phare La Fabrication du consentement: De la propagande médiatique en démocratie [2]) et David Peterson, soutiennent que la thèse de Pinker selon laquelle l’humanité exprime de moins en moins de violence guerrière, voire de violence tout court, est un mensonge fabriqué de toute pièce.

En effet, Steven Pinker tente tout au long de son interminable pavé La part d’ange en nous: histoire de la violence et de son déclin [3] (plus de 1000 pages pour la version française) de convaincre les lecteurs que l’humanité serait en train de vivre la période la moins violente de son histoire. Sous une avalanche de figures et de mots, mais avec des références réduites et soigneusement sélectionnées pour soutenir son narratif, Pinker essaie de faire passer les guerres actuelles pour des escarmouches entre pays non-civilisées, les dernières guerres mondiales pour des évènements aléatoires extrêmes (des outliers) ne signifiant rien quant à la tendance générale et les quelques données historiques minutieusement choisies (cherry picking) comme des preuves irréfutables d’un passé chaotique où la guerre de tous contre tous imposait son lourd tribut de morts et de violence. Ces stratagèmes sont mis en lumière et démontés méthodiquement par les auteurs de Déni de réalité

Par exemple, Pinker considère la guerre en Irak et en Afghanistan comme des conflits intra-nationaux entre factions opposées (des conflits “islamiques”), alors que le fait que les États-Unis soient à l’origine de ces guerres d’invasion ne peut être ignoré. Herman et Peterson soulignent que Pinker tente de faire passer les peuples arabes comme étant peu ou pas démocratique, comme étant “resté à l’écart de la Révolution humaniste”, ignorant que les États-Unis et leurs alliés ont soutenu et soutiennent encore un grand nombre de dictatures, de l’Arabie saoudite au Maroc en passant par l’Égypte, la Tunisie et le Koweït. Ils ont même renversé en 1953 un gouvernement élu en Iran pour y installer une dictature. En clair, les troubles dont sont victimes les pays musulmans sont avant tout le résultat de politiques étrangères occidentales de déstabilisation, menées principalement par les États-Unis.

De même, Pinker utilise des sources proches du pouvoir états-unien afin d’estimer le nombre de morts causés par ces combats (ainsi que lors des innombrables guerres menées par les États-Unis et leurs alliés depuis la Deuxième Guerre mondiale), menant à des sous-estimations flagrantes. Ces sources, utilisant les rapports de presse et les décomptes de gouvernements locaux, aboutissent à des chiffres plus de dix fois inférieurs à ceux obtenus par la John Hopkin Bloomberg School of Public Health (université actuellement mondialement citée pour son décompte des mortalités associées à la Covid-19) mais dédaigneusement rejetés par Pinker. De plus, celui-ci ignore sciemment les morts indirectes causées par ces conflits, mais seulement s’ils sont perpétrés par les États-Unis ou par des pays sympathisants. Ainsi, autant en Irak qu’au Congo ou en Afghanistan, il comptabilise uniquement les décès directement attribuables à des combats perpétrés par des agents officiels des parties belligérantes, obtenant ainsi 860 000 morts, versus les 3,5 millions de décès supplémentaires causés par l’invasion du Congo par le Rwanda et l’Ouganda.

Par contre, dans le chapitre de Pinker sur l’opposition entre capitalisme et communisme, Herman et Peterson relèvent que l’auteur n’a eu aucune gêne à attribuer l’ensemble des mortalités à l’action directe des gouvernements communistes. Ainsi, les mortalités causées par les famines et les décès indirects de conflits armés ont toujours toutes été comptabilisées. Le but étant évidemment de soutenir le narratif de Pinker selon lequel l’occident, le libéralisme économique, la “démocratie” et la présence de classes sociales supérieures sont autant de facteurs diminuant la prévalence de la violence dans les pays européens et nord-américains.

En effet, Pinker soutient des thèses racistes et proches de l’eugénisme. Dans son livre, il écrit: « [À] mesure que s’amenuise dans le statut social la proportion de variance due à des facteurs non génétiques, celle imputée à des facteurs génétiques augmente nécessairement. [Q]uand une société devient plus juste, elle se stratifie aussi davantage selon les lignes génétiques. Les plus intelligents ont tendance à atteindre les strates les plus élevées, et leurs enfants à y rester. » L’incohérence d’un tel propos est ahurissante! Une société plus juste ferait au contraire en sorte de ne pas créer de stratifications permanentes au sein de la population. C’est aussi ignorer la part énorme du statut socio-économique sur les capacités d’un individu à grimper l’échelle sociale ou à maintenir son statut. Cette (im)posture permet donc à Pinker d’affirmer sans broncher : « En effet, au cours du Processus de civilisation, des normes et des règles de bienséances s’étaient progressivement diffusées du haut vers le bas des couches sociales. » Il poursuit dans la même lignée en affirmant: « Les Révolutions des droits sont des révolutions progressistes. Chacune d’entre elles a été associée à des mouvements progressistes, et chacune d’entre elles est aujourd’hui distribuée selon un dégradé qui s’étend de l’Europe occidentale aux États américains “bleus” puis “rouges”, puis aux démocraties d’Amérique latine et d’Asie, puis aux pays plus autoritaires, l’Afrique et la majeure partie du monde islamique venant fermer la marche. » En clair, ces extraits montrent la position idéologique de Pinker, qu’il tente de supporter par divers moyens rhétoriques ainsi que par des manipulations de chiffres et une sélection arbitraire de références. Il tente ainsi de convaincre que les classes sociales supérieures occidentales, détenant pouvoir et argent, sont à la source d’une pacification fantasmée réservée à ceux qui acceptent de vivre sous leur autorité.

La violence n’est pas que la mort violente au combat

Je terminerai avec un bref commentaire sur le dernier chapitre, qu’on doit à l’éditeur Nicolas Casaux. La violence n’est pas que la mort violente au combat. Elle peut être physique, comme elle peut être psychologique. Elle peut aussi prendre des formes variées. Casaux dresse une liste non exhaustive des violences subies par divers segments du peuple français. Les pourcentages de viols, d’harcèlements, de violence domestique, d’inceste, de suicide, de consommation d’antidépresseurs et d’anxiolytiques, de pauvreté et d’itinérance (parmi d’autres violences) atteignent des niveaux très élevés, bien loin de l’image de la société pacifique imaginée par Pinker. De même, le capitalisme industriel est intrinsèquement violent autant envers les travailleurs, qu’il aliène de leur force créatrice pour leur faire produire de la marchandise, qu’envers la nature qu’il réduit à de simples ressources exploitables. 

Il y a évidemment dans ce court recueil de texte bien plus que ce que j’ai rapporté ici. Il s’agit d’une lecture indispensable afin de contrer le discours de Pinker, porté par l’ensemble de la classe politique occidentale de même que par les médias. Ce discours qui célèbre la domination triomphale et sans merci de la culture occidentale et du capitalisme sur le reste du vivant en le camouflant sous un mirage de progrès éthique et de pacifisme angélique.

[1] Déni de réalité, Steven Pinker et le mythe du déclin de la violence humaine, 2022 (paru en anglais en 2012), Edward S. Herman et David Peterson, Éditions Libres, 248 p., ISBN : 9782490403387

[2] La Fabrication du consentement: De la propagande médiatique en démocratie, 2008 (paru en anglais en 1988), Noam Chomsky et Edward S. Herman, Éditions Agone, 672 p., ISBN: 2748900723

[3] La part d’ange en nous: histoire de la violence et de son déclin, 2017, Steven Pinker, Éditions Les Arènes, 1040 p., ISBN: 9782352046776

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