Le blogue du rédac

Les pauvres ne se forcent pas assez

Par Fred Dubé le 2022/09
Le blogue du rédac

Les pauvres ne se forcent pas assez

Par
Fred Dubé
le 2022/09


En travaillant fort, en épargnant et en investissant de mani
ère habile, chacun pourrait se libérer du fardeau quest le travail dès 45 ans.

Pierre-Yves McSween, Liberté 45 

QS ne veut pas créer de la richesse, il veut exploiter les riches. (…) on va venir ten chercher encore plus pour le partager avec ceux qui ont décidé de ne pas prendre de risque.

François Lambert, 8 septembre 2022 

Les pauvres ne se forcent pas assez. C’est génétique. Les riches gagnent leur fortune par leurs efforts acharnés et leur génie. That’s it folks! Même tout seuls, chacun sur une île déserte, ils auraient réussi à faire fortune. Ils. Le. Méritent. Oui! De l’invention du iPhone, à l’extraction des métaux rares nécessaire à sa construction, jusqu’à l’assemblage du téléphone intelligent, les riches sont capables de faire ça tous seuls.

Chaque six mois, on assiste à la valse des plus fortunés s’échangeant le podium. Jeff Bezos et Elon Musk alternent fièrement. Le journal LHumanité présente monsieur Musk ainsi : «Portrait dun patron tyrannique caché derrière limage savamment entretenue dentrepreneur excentrique.» Alors que l’analyste financier Allen Gillespie confie dans un documentaire percutant que «Jeff Bezos sait parfaitement parler la langue des marchés financiers.»1 Suis-je le seul à être émoustillé par cette confidence ? Adaptez ça en films romantiques : L’homme qui murmurait à l’oreille des marchés financiers, Casablancash, Annie Hall d’entrée d’une banque, Lost in Transaction. Y’a des langues plus riches que d’autres. Un professeur de français sachant parfaitement parler la langue des lettres ou un poète qui sait parfaitement l’écrire peineront à gagner leur vie. Pour excuser ça, on rétorquera que c’est leur vocation. Mais un homme sachant parfaitement parler la langue de la finance vaut environ 200 milliards de dollars en 2020.

Le site Watch Pilot a calculé que ce pharaon scalpé du cœur gagne en moins de six secondes l’équivalent du salaire d’une vie d’une personne moyenne d’un pays riche (1 109 695 dollars). Il lui faudrait une minute pour payer trois millions de repas scolaires à des enfants. Chacune de ses minutes vaut 11 096 950 dollars. Quand on y pense, le gars est pas chanceux. Ce doit tellement être stressant de devoir mériter 11 millions de dollars par minute. Selon la méritocratie, il devrait travailler autant en une minute que dix employés pendant quarante ans. Pour y arriver, il faut être à la fois extrêmement fort, extrêmement rapide et extrêmement intelligent. Il doit être les Avengers à lui seul. C’est beaucoup de pression sur les trapèzes. Ça veut aussi dire que quand y prend cinq minutes pour chier, il gagne quand même 55 millions de dollars. Y’a juste Bezos le libertarien qui peut se payer une crotte à 55 millions. À ce prix-là, son majordome conserve l’étron dans un Ziploc pis y’allume ça comme un Montecristo au jour de l’an.

— Y’es-tu entrain de fumer sa marde ?

— C’est un barreau de chaise auburn à 55 millions : une Bezos.

— Holy shit!

— Exact.

— Puis-je avoir une puff de crotte pour 2 millions ?

Mais sa plus formidable contribution à l’humanité reste l’invention de sa machine à voyager dans le temps. Oui ! Sa multinationale Amazon permet à ses ouvriers d’avoir des conditions de travail digne du 19e siècle ! En plus d’Amazon, Jeffy Bezos possède l’entreprise de distribution alimentaire Whole Foods, leader du bio haut de gamme pour les gens haut de gamme qui ne méritent pas d’avaler des pesticides, contrairement aux gens bas de gamme. Acheter, c’est voter ? Bezos vote en tabarnak ! En 2013, monsieur Bisou Bezos a fait l’acquisition du Washington Post, un des journaux les plus influents au monde, pour refléter les idées haut de gamme des gens haut de gamme qui mangent du bio haut de gamme. Vidant sa boîte à cigare sur son trône, King Bezos peut lire son journal intime le plus influent du monde et prendre des nouvelles de ses propres intérêts. Un véritable remake de Les pages de notre amour. Cet homme a fait fortune avec Amazon. Et que se passerait-il si on démantelait cette entreprise ? Rien. Amazon est inutile. C’est comme le Rotato Starfrit : il est là, on l’utilise, mais si on l’avait pas, on se débrouillerait aussi bien et même mieux. Plus encombrant qu’utile. Autrement dit, le patron d’une multinationale inutile est l’homme le plus riche de l’Histoire. On évolue.

Les Amis de la Terre et ATTAC rappelaient dans un rapport qu’en 2018, l’empire du cossin en ligne avait émis autant de GES que le Portugal. Ce calcul date d’avant la pandémie qui a fait exploser les activités de la boîte. Et que fait le géant du commerce avec ses produits invendus ? Il les jette. Facile de même. Pour 2018, et en France seulement, on parle de 3,2 millions de produits neufs, dans leurs emballages d’origine, mis à la poubelle.2

Amazon détruit des emplois, détruit la justice sociale, détruit la fiscalité, détruit la planète, mais heureusement, elle peut me livrer à ma porte un coffret documentaire sur les horreurs de la Seconde Guerre mondiale de l’époque où un fou furieux détruisait le monde. Peut-être que d’ici quelques années, des néonazis livreront des documentaires à propos d’Amazon pour sensibiliser les gens sur la sauvagerie des grandes organisations capitalistes ? Et si Amazon avait existé dans les années 1930-40 ? L’entreprise aurait sans doute réussi à livrer la bombe atomique à Hitler en vingt-quatre heures. Anne Frank se serait fait repérer avant même d’écrire son journal à cause de la géolocalisation d’une livraison de carnets d’écriture.

Malgré tout ça, ce sont les petits larcins et les voyous indigents qui accaparent l’actualité et les gros titres des journaux sensationnalistes. Je ne me rappelle plus qui disait : « Donnez-moi un fusil et je vole une banque. Donnez-moi une banque et je vole le monde. »


[1] Adrien Pinon et Thomas Lafarge, Le monde selon Amazon, 77 minutes, 2019. Disponible entre autres sur… Amazon Prime Video. »

[2] Catherine Pacary, « Amazon, vendeur de destruction massive », Le Monde, 11 janvier 2019

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