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Désobéissance civile à la rivière Romaine

Par Christopher Scott le 2013/09
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Désobéissance civile à la rivière Romaine

Par Christopher Scott le 2013/09

Patrimoine des Québécois et des Innus, la rivière Romaine est menacée par un Plan Nord qui ne dit plus son nom.

Impétueux cours d’eau surgi des terres du plateau labradorien, la Romaine court sur une distance de cinq cents kilomètres jalonnés de rapides bouillonnants et d’escarpements de granit, pour traverser un paysage de tourbières et de forêt boréale, dense en moustiques et fréquenté par des carcajous, des caribous forestiers, des ours noirs et d’autres grandes espèces. Richement oxygénées, ses eaux qui se jettent dans le Saint-Laurent fécondent une pêcherie, gagne-pain de pêcheurs nord-côtiers de la Minganie.

Pour les Innus traditionnels nomades, la Romaine constitue une artère d’accès vers un arrière-pays parsemé de lacs et abondant en gibier.

Cependant, depuis 2009, la Romaine est devenue le théâtre d’un chantier hydroélectrique économiquement déficitaire, consistant en quatre barrages dont le but est de fournir de l’électricité bon marché aux usines de transformation de minerais à Baie-Comeau, Port-Cartier et Sept-Îles. D’après certaines analyses1, le projet d’Hydro-Québec générera de l’électricité au coût de 8,6 cents le kilowattheure, financé par les contribuables, alors qu’elle sera vendue aux industries à 5 cents seulement.

Après cinquante ans de développement hydroélectrique intensif ailleurs dans la province, la Romaine est demeurée jusqu’à récemment la plus grande rivière intacte d’eaux vives accessible par les routes depuis le centre du Québec. S’il est achevé comme prévu, en 2020, le projet mené par Hydro-Québec dénaturera complètement la rivière, en la transformant en une série de quatre réservoirs reliés par des tunnels. De larges pans de la forêt boréale seront ennoyés. Selon l’étude d’impact présentée en 2008 au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE)2, les barrages feront également disparaître 275 lacs naturels et assécheront le lit de la rivière sur quatre tronçons allant de 1 à 7 kilomètres. Le chantier entraînera du même coup la disparition de trois espèces de poisson et détruira deux frayères de saumon atlantique en aval de la Grande Chute.

Une institution défaillante

Si nous en sommes arrivés là, c’est qu’une institution dite garde-fou et pour laquelle des citoyens se sont battus n’a plus l’indépendance qu’on lui souhaiterait. Au Québec, un grand nombre de projets susceptibles d’affecter l’environnement doivent être examinés. Toutefois, le BAPE accuse des biais systémiques, permettant entre autres au promoteur de préparer lui-même l’étude d’impact de son projet, si bien que dans le cas de la Romaine, c’est Hydro-Québec qui avait le pouvoir discrétionnaire de déterminer quand et pour combien de jours et où seraient réalisés les inventaires d’espèces à risque.

Simple coïncidence ? Après cet exercice, Hydro-Québec a affirmé n’avoir relevé aucune présence de carcajou dans le bassin versant de la Romaine, alors que des traces y ont été vues et photographiées quelques mois auparavant.

Dans les faits, si des groupes indépendants peuvent questionner la méthodologie utilisée par le promoteur dans son étude d’impact (et c’est ce que le Club d’Ornithologie de la Côte-Nord a fait au moment des audiences du BAPE sur la Romaine), le BAPE ne commandite pas de contre-expertise à son propre compte, et les groupes indépendants ont rarement les moyens de le faire.

Le BAPE est également défaillant dans la mesure où il n’applique pas le principe de précaution : en cas de doute scientifique quant à l’impact d’un projet, il accordera généralement le bénéfice du doute au promoteur, en lui demandant tout au plus de « faire un suivi » une fois le projet terminé. Finalement, dans le cas de la Romaine, le gouvernement avait choisi de scinder le mandat du BAPE en deux pour ne pas devoir aborder, lors des audiences principales, la question des lignes de transmission qui étaient vivement contestées pas des Innus.

Résultat : le BAPE est devenu une machine politique destinée à faire approuver des projets, si bien que, depuis sa création en 1978, le BAPE n’a jamais dit non à Hydro-Québec pour un projet hydroélectrique d’envergure !

La désobéissance ?

Devant un gouvernement du Parti québécois qui s’entête à poursuivre essentiellement la même politique du Plan Nord que les libéraux avec l’octroi de subventions énergétiques au secteur minier, quelle avenue reste-t-il aux citoyens soucieux de défendre leur patrimoine naturel.

En mars 2012, des Innus de la communauté d’Uashat mak Mani-utenam ont bloqué, pendant cinq jours sur la route 138, l’accès aux véhicules qui allaient ravitailler le chantier d’Hydro-Québec.

Ensuite, durant l’été 2013, des membres du regroupement citoyen Alliance Romaine ont photographié le paysage déboisé autour de la Grande Chute et ont promis de recourir à des actes de perturbation d’ici les prochaines semaines.

Dans les faits, moyennant des actions colorées mais non violentes, il est souvent possible de paralyser pendant des heures, voire des jours un chantier industriel avec un petit nombre de personnes prêtes à encourir l’arrestation. En règle générale, les militants cibleront un point névralgique du chantier (ex. : route, pont) en s’y attachant.

Or, si chaque action est puissante, la « magie » de la désobéissance civile réside dans sa force de communication, une action bien menée peut inspirer d’autres citoyens, jusque-là des sympathisants passifs, à venir perturber, eux aussi, des travaux.

Des actions engendrent souvent d’autres actions, et c’est de cette façon que, sur la côte ouest canadienne, plus de 2 000 kilomètres carrés de forêts anciennes ont été protégés à la suite de blocus survenus entre 1984 et 1994.

D’autres manifestations sont imminentes. Seront-elles suffisantes pour sauver la Romaine ?

  1. Radio-Canada, « La Romaine n’est pas rentable, maintient Jean-Thomas Bernard », 4 octobre 2011, www.radio-canada.ca.
  2. Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, Projet d’aménagement d’un complexe hydroélectrique sur la rivière Romaine, rapport 256, février 2009, 256 p.

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