Politique

Liberté de pensée et démocratie

Par Émilien Pelletier le 2013/07
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Politique

Liberté de pensée et démocratie

Par Émilien Pelletier le 2013/07

Depuis 50 ans, la sociologie des sciences analyse en profondeur l’activité scientifique, ses tenants et ses aboutissants. Or, quand on examine les études réalisées sur les origines de la science, on constate qu’elle accompagne toujours les régimes démocratiques. C’est ainsi que les deux naissent en même temps chez les Grecs anciens, et, après la longue éclipse médiévale, l’activité scientifique réapparaît dans les cités-États de la Renaissance. Pourquoi donc ? C’est que science et démocratie ont partie liée, car toutes deux nécessitent des formes avancées de liberté, en particulier la liberté de parole et la liberté de pensée. Quand un régime est fortement tenté par l’autoritarisme, comme c’est le cas avec le gouvernement conservateur actuel, il affiche en général peu de respect pour les institutions démocratiques et limite du même souffle la liberté d’action des scientifiques.

Pourquoi science et démocratie voguent-elles de concert ? C’est que les scientifiques eux-mêmes forment une communauté qui obéit à certaines règles de base. Par exemple, un aspect important de l’ethos de la recherche consiste à accepter la sanction de ses pairs. En effet, la validité des résultats de recherche tient entre autres à la possibilité de les reproduire à volonté. C’est ce qui en assure l’objectivité. Mais pour qu’on puisse les reproduire et les vérifier, encore faut-il qu’ils soient d’abord diffusés et connus de tous. La liberté de pensée demeure stérile lorsqu’elle n’est pas accompagnée de la liberté de parole. Toute limitation dans la communication des résultats handicape donc la recherche et, partant, le progrès des connaissances. La possibilité de communiquer librement constitue non seulement un droit du scientifique, mais un devoir. Or, que ce soit pour des raisons politiques ou pour servir des intérêts économiques, ce gouvernement muselle les scientifiques. De plus, il a adopté une culture du secret qui nie l’esprit même de la recherche.

L’aversion du gouvernement Harper pour la science gouvernementale a été dénoncée à de multiples reprises par la communauté scientifique et a même attiré l’attention de la prestigieuse revue Nature (19 juillet 2012). Le ministère des Pêches et des Océans (MPO) a été particulièrement touché par une longue série de coupures forçant entre autres la fermeture de la Région des lacs expérimentaux en Ontario et celle de la section des Sciences environnementales dans tous les instituts de recherche du ministère. Les pertes pour la science et les Canadiens sont considérables et surtout irremplaçables : perte d’infrastructures de haut calibre, perte d’expertise et aussi perte de résultats scientifiques qui ne seront jamais publiés. Notons en particulier l’abandon de programmes de monitorage souvent mis en place dans les années 1960-1970 dans les Grands Lacs et le système Saint-Laurent qui prive la communauté scientifique de données essentielles au développement de modèles prédictifs pour contrer la contamination aquatique et comprendre les changements climatiques.

Une autre dimension de l’ethos de la science est liée à la notion de propriété intellectuelle. Certes, une application rentable peut faire l’objet d’un brevet. Mais une théorie ou une découverte n’appartient à personne : c’est un bien collectif de l’humanité. Si le nom d’un chercheur y est attaché, c’est simplement pour des raisons d’antériorité, pour rendre à César ce qui est à César. Bref, une information peut avoir une valeur commerciale, voire stratégique, mais les connaissances doivent demeurer libres et accessibles à tous. Or, ce gouvernement traite toute connaissance comme si elle se réduisait simplement à de l’information technique à valeur économique.

Plusieurs cas d’entrave à la publication de résultats scientifiques ont été documentés par les chercheurs gouvernementaux au Canada. On connaît en particulier celui de la chercheuse Kristi Miller (encore MPO !) à qui on a interdit de commenter publiquement ses propres résultats de recherche sur les maladies du saumon publiés dans la revue Science. En fait, les chercheurs du MPO doivent obtenir une approbation avant de soumettre un manuscrit pour publication dans une revue internationale et ce ministère peut même retirer un manuscrit déjà accepté ! À qui donc appartiennent les résultats scientifiques obtenus par les scientifiques gouvernementaux canadiens ? Très certainement aux citoyens qui ont payé des taxes et des impôts mais aussi à l’ensemble de la communauté scientifique, à la seule condition que de telles données ne mettent pas en danger la sécurité nationale ou celles des individus.

Même si la science loge à mille lieues de l’idéologie politique, elle peut très bien être détournée de son but et ses résultats peuvent être utilisés pour soutenir une cause ou même appuyer une idéologie. Toute idéologie présente un risque de dérapage, incluant le néo-libéralisme dont se réclament monsieur Harper et ses acolytes. La science progresse à tout petits pas et trébuche constamment. La science des humains est comparable à un gigantesque écosystème où les hypothèses, les idées, les concepts et les conclusions jouent à la vie et à la mort. Aussitôt émis, un nouveau concept peut être taillé en pièces par de nouvelles données ou porté en triomphe par une communauté trop enthousiaste et pas assez critique. Certaines théories persistent et deviennent des lois, d’autres s’effritent et tombent vite sous le pic démolisseur de l’esprit critique. Tout progrès scientifique repose sur la capacité du scientifique à émettre et à confronter ses idées. La science n’est pas au service de la politique et la politique sans la science n’est qu’obscurantisme.

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