
Au moment où le plus fou d’entre nous est président des États-Unis et qu’il semble avoir en main plus de pouvoir que n’aura jamais eu aucun des autres présidents, croire que la démocratie n’est pas en danger relève de l’angélisme. Nous assistons un peu partout dans le monde à une centralisation des pouvoirs des plus inquiétantes.
De la Révolution tranquille à aujourd’hui
Pendant longtemps, décentraliser, c’était adapter nos lois et nos règles à nos différentes réalités régionales. René Lévesque, qui était un fervent décentralisateur, croyait qu’on devait décentraliser avant de faire l’indépendance. Il savait que si l’on ne décentralisait pas avant l’indépendance, nous serions l’une des sociétés les plus centralisées au monde. Il fallait selon lui préparer les régions à développer des capacités de gestion leur permettant de recevoir de nouveaux pouvoirs provenant de l’indépendance. C’est pourquoi il avait publié en 1977 un Livre blanc sur la décentralisation. Pour lui, la décentralisation était un acte de confiance envers les régionaux, dans leurs capacités d’identifier des solutions et des règles adaptées à leurs réalités et à leurs besoins. Malheureusement, pour toutes sortes de raisons, dont le fait qu’autour de lui, tous n’étaient pas de fervents décentralisateurs, la véritable décentralisation a été reléguée après l’indépendance.
Pendant longtemps et plus récemment, décentraliser est aussi devenu une façon de désengorger les grands États de plus en plus coûteux, inefficaces et incapables de rendre les services auxquels les citoyens et les citoyennes sont en droit de s’attendre. Malgré le fait que tant à Ottawa qu’à Québec, on ait augmenté le nombre de fonctionnaires de plusieurs dizaines de milliers, la machine demeure embourbée, pendant que les scandales s’accumulent à coups de milliards, dans l’impunité la plus totale.
Aujourd’hui, nous devons faire le constat que, durant la Révolution tranquille, la centralisation était de mise afin d’assurer un développement équitable entre chacune des régions, tel n’est plus le cas. Nous avons été à l’extrême limite de la centralisation dans tous les domaines. Manifestement, on doit reconnaître que les résultats ne sont pas au rendez-vous, que ce soit en matière de santé, d’économie ou d’environnement, ça ne marche pas. Le cynisme de plus en plus important de la population, envers le monde politique, en est une résultante.
Si les promoteurs de la décentralisation étaient porteurs d’efficacité, de rationalisation des coûts et de solutions adaptées aux diverses réalités, il faut y ajouter aujourd’hui la nécessité de défendre la démocratie.
Vouloir décentraliser, c’est aussi refuser d’accorder tous les pouvoirs à un dirigeant quel qu’il soit. Un peu partout dans le monde, on voit diverses organisations prendre faits et causes pour la démocratie locale. De plus en plus de gens constatent les dangers de la concentration tant des pouvoirs que de la richesse. Pour eux et elles, la meilleure façon qu’il n’y ait pas de gens qui aient le pouvoir, c’est que le pouvoir et la richesse soient partagés entre le plus de monde possible. Renforcer le pouvoir local, c’est s’attaquer au pouvoir total.
Décentraliser : mode d’emploi
Ce sera sans doute une longue marche, mais parfois l’histoire s’accélère, d’autant plus si ça bouge un peu partout sur la planète. Il n’existe malheureusement pas de livre de recettes pour réussir la décentralisation. Il faudra l’écrire collectivement. Il y a cependant un certain nombre d’éléments de base qui me semblent incontournables.
- Le premier de ces éléments est que nous devons accepter et faire la promotion du principe de la subsidiarité. Selon ce principe, toute décision doit être prise au niveau du gouvernement le plus proche des citoyens, à moins qu’une intervention à un niveau supérieur ne soit plus efficace.
- Il faut que cesse tout chevauchement de responsabilités. Si l’on décide que la culture, c’est d’ordre local, il en sera l’unique responsable. Si on dit que la forêt est d’ordre régional, ni Ottawa ni Québec ne devront s’en mêler. Si on décide que le domaine de l’éducation est provincial, c’est là que ça devrait se passer, etc. Il faudra bien sûr que les budgets reliés accompagnent chacune de ces responsabilités.
- Il faudra s’assurer que la compétence et l’imputabilité soient au cœur de ce nouveau partage des responsabilités. Reprendre le même modèle inefficace pour l’implanter au niveau local ou régional sera un échec assuré. Par ailleurs, il faudra que le personnel des différentes organisations soit, dans ses relations avec le public et les entrepreneurs, davantage des accompagnateurs que des « policiers » chargés de faire appliquer à la lettre nos diverses lois.
- Il faudra également apprendre à se faire confiance, entre urbains et ruraux, et accepter que chacune des régions puisse développer son propre modèle. Si un grand nombre de Montréalais, qui vivent dans un milieu artificiel à presque 100 %, revendiquent que les régions ressources demeurent naturelles à 100 %, on n’y arrivera pas. On ne pourra pas occuper et mettre en valeur notre immense territoire sans utiliser au moins une partie de nos ressources, d’autant plus si elles sont renouvelables. Nos ancêtres ont vécu de la forêt et on veut que nos descendants en vivent également. Il me semble aussi incongru de la part des régionaux de vouloir gérer le métro et le stade olympique que de voir les urbains dicter la gestion des forêts. Nous aurons besoin d’établir des normes nationales, mais la responsabilité de la gestion des ressources naturelles doit être accordée à ceux et à celles qui habitent ces territoires.
- Enfin, il faut que l’ensemble de notre projet soit axé sur un véritable exercice démocratique dans lequel, les citoyens et les citoyennes soient au cœur du processus décisionnel. Pour ce faire, nous devrons mettre de l’avant des mécanismes de participation populaire comme en Suisse, où l’on retrouve des constitutions cantonales, des référendums obligatoires sur des sujets importants, de même que des initiatives référendaires laissées à la discrétion des citoyens et des citoyennes.
Pour sauvegarder la démocratie dans le cadre d’une décentralisation réussie, nous devons revenir à la définition d’Abraham Lincoln qui disait que la démocratie était le gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple. Il s’agit là d’un grand défi, mais je suis persuadé que nous en sommes capables.


