
Depuis plusieurs mois, le ministre du travail Jean Boulet multiplie les projets de loi concernant la vie syndicale. Malgré cela le ministre persiste et signe, il ne cherche pas à s’en prendre aux syndicats québécois. Je ne suis pas antisyndicaliste mais… Permettez-nous d’en douter. D’abord avec le PL89 et maintenant avec le PL3, il devient de plus en plus difficile pour le ministre de se défendre de vouloir limiter la capacité d’action des organisations syndicales.
«En politique, quand on dit qu’on ne souhaite pas faire telle ou telle chose, c’est souvent parce que c’est exactement ce qu’on cherche à faire. »
Empêtré dans de graves crises dont il est le seul responsable, le gouvernement cherche actuellement à se créer des opportunités pour reprendre du gallon. Pointer du doigt les «méchants syndicats» est un des outil dans son arsenal pour créer diversion et dévier l’attention publique de son catastrophique bilan.
À l’heure actuelle, nous assistons à la création d’un conflit érigé de toutes pièces par la systématisation d’anecdotes sur la gouvernance syndicale. Si nous ne pouvons honnêtement refuser de critiquer certaines situations déplorables ou dépenses injustifiées, cela ne représente absolument pas le fonctionnement de l’écrasante majorité des accréditations syndicales.
Le but du ministre est simple: miner l’unité syndicale pour limiter la capacité d’organisation des syndicats (notamment dans des conflits de travail) et s’élever au dessus de la mêlée en bon père de famille responsable. Il se donne ainsi le beau jeu de commenter sur les «excès» et les «dérives» du syndicalisme (et non spécifiquement de certains syndiqué.e.s ou syndicats) en se faisant le grand défenseur de la transparence, de la démocratie et de la protection du public. En bon français, c’est ce qu’on appelle jeter le bébé avec l’eau du bain.
Comment rebondir?
Alors que nous sommes témoins d’une série sans précédent de scandales et d’un vaste gaspillage de fonds publics avec les Fiasco SAAQCLIC et la filière batterie et la perte de milliards de dollars à Hydro-Québec (pour ne nommer que ceux-là) et qu’on adopte des lois sous bâillon pour contraindre les médecins à accepter les offres gouvernementales, les leçons de démocratie et de transparence de ce gouvernement n’ont virtuellement aucune crédibilité. Et c’est là que les progressistes, les syndicalistes et les citoyens ordinaires peuvent et doivent se rejoindre. Le ras-le-bol généralisé envers la mauvaise gestion et l’errance de la CAQ doit être le catalyseur d’un front commun contre le projet antisocial de la CAQ et de l’extrême-droite.
Après une série de réformes infructueuses sur le plan de la santé et des services sociaux, de l’éducation des transports, de la petite enfance, de la culture, des aînés et du logement et des fiascos monumentaux en matière de développement économique – ce qui devait originalement être le pain et le beurre de la CAQ – et à l’approche des élections, le gouvernement cherche un moyen de retrouver un élan. Il s’agit d’une excellente opportunité de le renvoyer dans les cordes.
Avec le Projet de Loi 89 déposé au printemps, le gouvernement cherche à se donner plus de pouvoir et à limiter la durée des grèves des travailleuses et des travailleurs. Avec le Projet de Loi 100, il garantit aux employeurs d’avoir plus facilement accès à des informations sur les caisses syndicales pour augmenter son rapport de forces dans les négociations. Un employeur qui détient les informations financières d’un syndicat est mieux habileté à remporter une négociation. Enfin, avec le projet de Loi 3 déposé cet automne, le gouvernement cherche à créer de la division au sein des rangs syndicaux et à empêcher les syndicats d’organiser ou de participer à des mouvements sociaux ou populaires. Cela aura un impact décisif sur la capacité des forces sociales de s’organiser au Québec pour une société plus juste et un meilleur partage des richesses.
Deux poids deux mesures?
Rappelons-le, le gouvernement n’est pas simplement législateur. Il est également le plus grand employeur de la province. Le gouvernement de la CAQ est aussi traditionnellement proche des milieux patronaux et d’affaires au Québec. C’est d’ailleurs de la coalition de plusieurs figures du milieu des affaires que la CAQ est née en 2011.
Les propositions visant à discréditer l’action syndicale et à limiter leur liberté d’action sont ainsi plutôt naturelles à la CAQ. Depuis son élection en 2018, la CAQ a enregistré d’importants revers aux mains des organisations syndicales. La plus grande est sans doute la signature de la convention collective 2023-2028 dans le secteur public. Quelques jours à peine après avoir conclu une entente, et face à un important vent de solidarité envers les grévistes, le premier ministre accusait les employé.e.s de l’État d’être responsables de son déficit monstrueux. Le gouvernement a pris conscience de la force d’un mouvement syndical uni et comptant sur la solidarité de la population. Et c’est particulièrement pour cette raison que l’on nous propose aujourd’hui de moduler les cotisations syndicales pour empêcher les syndicats de mener des campagnes sur le front politique.
Parallèlement, la mauvaise gestion de l’argent des travailleurs et des travailleuses ne semble pas préoccuper ce même gouvernement dans le secteur privé. En effet, le gouvernement se préoccupe peu de la manière dont les grandes entreprises, dont certaines sont grassement subventionnées, dépensent l’argent public. Il ne se soucie également pas de la manière dont les associations patronales et issues des milieux d’affaires se mêlent de politique avec la force du lobby et de l’influence des think tanks de la droite économique. Ce qui est bon pour pitou devrait pourtant être bon pour minou.
Si le gouvernement s’en prend aujourd’hui aux organisations syndicales, c’est puisque l’action du mouvement syndical dans son ensemble participe à la création d’un débat politique sain et nécessaire. Elle milite en faveur de la promotion des intérêts spécifiques des travailleurs et des travailleuses tant sur le plan de la négociation collective, que sur celui de leurs conditions de vie.
Cet échange, bien que parfois difficile, contribue à équilibrer les forces politiques, sociales et de l’argent au Québec. Et pour le gouvernement, comme pour beaucoup d’employeurs, ce pouvoir n’est pas quelque chose qu’on partage aisément. Enfin, ce débat participe à donner une voix à celles et ceux qui n’ont pas accès aux ministres et qui n’ont pas le privilège de fréquenter les grands banquets de l’élite auxquels participent couramment nos élus. Si le gouvernement est réellement préoccupé par la saine gestion de l’argent des travailleurs et des travailleuses, qu’il s’occupe prioritairement d’en donner pour leur argent aux contribuables avec un filet social fort, des infrastructures en santé, de services publics de qualité et une saine gestion des caisses de l’État.


