
Avez-vous constaté comme moi diverses variantes de cette affirmation dans l’actualité : Nous sommes dans un conflit entre les valeurs judéo-chrétiennes de l’Occident et celles de l’Orient teinté des couleurs de la religion musulmane.Cette opposition tire son origine des ramifications religieuses, historiques, territoriales de ces deux civilisations. Mais d’où vient cette opposition, est-elle véridique? Justifie-t-elle tous ces « préjugés » envers l’autre?
Cette opposition semble présentement faire l’affaire du gouvernement israélien, car elle est de plus en plus instrumentalisée par ses dirigeants dans la guerre qui l’oppose au Hamas. Une guerre au départ contre « un mouvement terroriste », devenue au fil des jours le prétexte d’un conflit contre le peuple palestinien (dont la majorité est musulmane).
La branche politique et militante Hamas a obtenu en toute légitimité en 2006 la majorité absolue au parlement palestinien et, comme on le sait, a déclenché le conflit actuel par une attaque sanglante contre Israël avec de nombreux otages le 7 octobre 2023. Une attaque-surprise pour les services de renseignements d’Israël, et un assaut fortement dénoncé par l’Occident et une partie du Moyen-Orient. À la suite de cette attaque, le président Netanyahou a refusé de mener une enquête officielle sur l’effondrement de la sécurité de son pays. Il a plutôt opté pour la guerre à Gaza et dans toute la région. Mais le peuple palestinien, des civils déplacés et emprisonnés dans la bande de Gaza sous la tutelle d’Israël depuis l’édification de cet État dans ces anciens territoires ottomans du Moyen-Orient, n’est pas responsable de cette vendetta ni de cette prise d’otages par une branche du Hamas. Pourtant cette population subit toutes les conséquences du conflit : des morts et des blessés par milliers, un nombre disproportionné (environ 60 000 morts) en raison des nombreux bombardements d’Israël. (C’est David contre Goliath.) Tout aussi disproportionnées sont la destruction des villes, la violence et la haine des forces israéliennes contre un peuple affamé qui n’a droit à l’aide humanitaire qu’au compte-gouttes. Cette population semble avoir perdu son droit au respect, son statut de peuple aux yeux de certains Occidentaux et de la plupart des juifs d’Israël et de plusieurs autres à l’international. Et Israël sera lavé de toutes ces violences parce qu’il est assuré de l’innocence éternelle que lui accorde l’Occident à cause de son passé et des violences qu’ont subies les juifs avant et surtout durant la Seconde Guerre mondiale. Est-ce antisémite de le dire? Selon la définition opérationnelle de l’antisémitisme, il est permis « de critiquer Israël comme on critiquerait tout autre État1 » et surtout ses dirigeants qui dépassent les règles humanitaires qui régissent ce qui caractérise l’idée de la civilisation autant que l’interprétation des crimes de guerre. La vengeance ne justifie pas cette escalade mortifère contre tout un peuple.
« Quand tu auras fini de détruire, tu seras détruit »
– Isaïe, prophète israélite
À propos de cette opposition de valeurs qui déforment notre perception de l’autre, tout particulièrement dans ce conflit au Moyen-Orient, je suis tombé sur un article éclairant2: un compte rendu du livre de Sophie Bessis La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture3. Cette spécialiste du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne démontre « qu’il ne viendrait à l’idée de personne d’associer, à cette histoire occidentale, que l’Islam se rapproche plus du judaïsme que du christianisme; que la référence à Abraham est constante dans le Coran (son nom y est plus souvent cité que celui du prophète Mohammed); que l’Arabie du VIIe siècle faisait partie intégrante du monde de l’Antiquité tardive hérité de Rome; que l’Empire musulman s’est édifié en empruntant au droit chrétien […]; qu’à partir du XIIe siècle, les universités chrétiennes sont profondément influencées par la pensée d’Averroès » ce théologien et lecteur critique, spécialiste d’Aristote et l’un des grands philosophes de la civilisation islamique. Ce que l’on sait moins aussi, c’est que les érudits de cette civilisation sont ceux par qui les « livres » des savoirs de l’Antiquité (philosophie, mathématique, médecine) ont été sauvés en partie et retranscrits et commentés en langue arabe et transmis au monde occidental loin après à partir des traductions latines vers la fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance.
Pour Sophie Bessis, « au lieu de l’intégrer à la longue histoire des avatars successifs du monothéisme, l’universel judéo-chrétien […] renvoie l’islam à une altérité politiquement construite et lui désigne son territoire, celui de la spécificité ». Et depuis le 11 septembre 2001, on assiste d’après elle « à une expulsion civilisationnelle. La culture chrétienne construit, depuis lors, les musulmans en ennemis ». Nous n’en sommes évidemment pas encore sortis.
Comme le souligne le compte rendu : « Alors que les sociétés ˝occidentales » se sécularisent, celles du Sud restent gouvernées par la loi divine. » Selon Sophie Bessis, « deux régimes de vérités s’affrontent et la période coloniale de l’Occident va encore les séparer en abaissant l’islam au rang de ˝mentalité primitive » surtout quand plus tard l’islam radical produit un amalgame délétère qui constitue les musulmans d’Europe et d’Amérique en ˝ennemis de l’intérieur » ».
Ces oppositions, qui servent surtout à exclure, seraient donc depuis leur origine historique une imposture comme le démontre Sophie Bessis. « « Gréco-latine˝, c’était le nom du qualificatif de la civilisation occidentale au début de son histoire, bien avant certaines abominations chrétiennes contre la culture hellénique (païenne). » « Si on avait su, on aurait gardé » ce nom, comme l’écrit l’auteur Xavier de La Porte à la fin de son article sur le livre de Bessis.
Dans le contexte de la guerre que mène Israël, tous les juifs partout dans le monde sont hélas assimilés sans nuance à ce pays qui n’est le pays que d’une petite portion d’entre eux, ou encore pire, ils sont associés à ce régime violent d’extrême droite dirigé par Benyamin Netanyahou qui appuie son pouvoir sur les religieux ultraorthodoxes. Une situation, elle aussi, de plus en plus regrettable. Dès lors, il est important de prendre le temps de déconstruire tout ce qu’on nous dit de préjudiciable.
D’ailleurs bien des personnalités juives avec une grande portion du peuple israélien et d’autres dans le monde commencent à réagir, à indiquer qu’il est grand temps que ce gouvernement « criminel » d’Israël soit isolé, banni pour ses actions violentes et inacceptables contre le peuple palestinien, même si le président Trump (acoquiné à Netanyahou) n’est probablement pas du même avis, mais telle une girouette imprévisible, sentirait-il que le vent tourne?
1. Gouvernement du Canada, Guide canadien sur l’antisémitisme selon la définition opérationnelle de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (AIMH), 2024.
2. Xavier de La Porte, « Pourquoi le concept de « civilisation judéo-chrétienne » est une erreur », Nouvel Obs, 23 mars 2025.
3. Sophie Bessis, La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture, Les liens qui libèrent, 2025, 124 p.


