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L’ogre de l’illimité : une analyse de la consommation à l’ère de l’abondance

Par Mathieu Perchat le 2025/03
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L’ogre de l’illimité : une analyse de la consommation à l’ère de l’abondance

Par Mathieu Perchat le 2025/03

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

L’économie moderne se distingue par un paradoxe intrigant : produire un bien pour la première fois coûte cher, mais chaque unité supplémentaire devient de moins en moins coûteuse. Ce phénomène favorise les achats en gros, un modèle de consommation bien illustré par des magasins comme Costco, qui attirent des consommateurices issus de diverses classes sociales, soucieux de profiter de tarifs avantageux sur de grandes quantités. Cette dynamique incite à surconsommer et pousse par l’idée d’optimiser un achat en accumulant des stocks. Les étagères débordant de produits, de l’huile d’olive au papier toilette, créent ainsi des « besoins » bien souvent superflus.

L’attrait d’une offre « illimitée » crée donc des comportements de surconsommation et de gaspillage, exacerbés par des stratégies commerciales qui encouragent à dépenser toujours plus. Avec une carte de membre à 60 $ ou 120 $, la rentabilité perçue repose sur une fréquence d’achat soutenue, renforçant la dépendance au modèle d’abondance, surtout pour les consommateurices les plus aisés, qui disposent d’un revenu confortable.

La numérisation : le mirage de la gratuité

L’avènement du numérique a amplifié cette logique de l’illimité. Grâce à des coûts de reproduction et de transmission quasi-nuls, il est devenu facile de partager et consommer sans limites des contenus culturels (films, musique, etc.), encourageant ainsi le téléchargement gratuit et le partage de copies numériques, souvent illégales. Cette accessibilité presque totale a normalisé l’idée de gratuité, poussant les consommateurices à envisager une économie sans rareté apparente où tout semble être disponible immédiatement.

Cette dissémination d’un contenu « gratuit » favorise la prodigalité, une notion qui permet de distinguer l’abondance de l’illimité. L’abondance suppose une productivité excédentaire et une relative modération des besoins, « on n’y a pas besoin de produire beaucoup puisqu’on a peu de besoins » (Auray, 2023). Alors que l’illimité est propulsé par un désir insatiable. Dans cette société où les images circulent massivement, un fossé se creuse entre les attentes et la réalité, alimentant frustration et insatisfaction.

L’illimité : une tension entre désir et réalité

Le concept d’illimité présente deux caractéristiques principales. Premièrement, il offre un sentiment de liberté énorme de consommation, les catalogues de contenu (vidéos, musique, etc.) étant si vastes que les découvrir dans leur intégralité serait un défi insurmontable. Deuxièmement, l’accès immédiat, sans restriction, crée une impression de disponibilité totale.

Pourtant, cette dynamique contredit le postulat de l’économie, qui repose sur la gestion de ressources rares. Un bien économique se distingue justement par sa rareté. En l’absence de rareté, l’économie deviendrait inutile. L’illimité devient donc un concept paradoxal pour l’économiste : en l’absence de restrictions, tout serait « libre », et l’acte de consommer perdrait toute signification, si ce n’est celle de combler un vide artificiellement maintenu.

Les tensions de l’illimité dans la société contemporaine

Sur le plan sociologique, l’illimité permet de s’émanciper des contraintes du réel, mais cela nourrit aussi des désillusions. Les consommateurices, en quête perpétuelle de satisfaction, s’épuisent face à des désirs croissants. Cette tension entre désirs infinis et limites du réel mène souvent à des sentiments de frustration, voire de souffrance. En effet, les désirs insatiables, par définition, ne peuvent être entièrement comblés ; ils engendrent une forme de morbidité liée à l’impossibilité de consommer « tout » ce qui est proposé.

Face à cette insatisfaction, trois réactions se dessinent chez les consommateurs : l’anomie, qui traduit un état de confusion et de résignation ; la restriction personnelle, par laquelle l’individu apprend à maîtriser ses choix en fonction de ses limites de temps et d’énergie ; et enfin la contestation, où il dénonce les offres d’ »illimité » comme une illusion.

En conclusion, « anomie, résignation, contestation constituent les trois modalités de confrontation à l’élévation des aspirations et des espérances qu’a fait naître, chez le consommateur, l’illimité » (Auray, 2023, p. 102).

L’illimité dans l’économie actuelle n’est pas seulement un modèle de consommation, mais un miroir des aspirations humaines et de leurs limites. Cette notion reflète un décalage profond entre des désirs sans bornes et une réalité où tout est présenté comme accessible, mais demeure illusoire. C’est en interrogeant nos comportements face à cette abondance apparente que l’on peut peut-être retrouver un équilibre entre désir et besoin.

Nicolas AURAY, « La consommation en régime d’abondance. La confrontation aux offres culturelles dites illimitées », Socio-économie du numérique, pp. 85-102.

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