
« La culture est ce qui différencie un être humain d’une cafetière »
Tristan Tzara
L’automne dernier, le Front commun pour les arts a réussi à fédérer l’ensemble des milieux artistiques et culturels, comme le Mouvement pour les arts et les lettres (MAL) l’avait fait au tournant du siècle, pour réclamer un meilleur soutien à un secteur culturel en proie à de très graves difficultés financières. Il demande une augmentation du budget du CALQ de 40 millions et sa pérennisation, afin que les organismes culturels puissent se projeter à long terme ainsi que l’indexation des subventions au coût de la vie, eu égard à l’inflation galopante. Depuis, un concert de nouvelles catastrophiques se fait entendre sur la place publique : réduction des programmations, mises à pied de personnel, risque de fermetures et faillites. Rien pour améliorer les conditions déjà extrêmement précaires des artistes et des travailleurs et travailleuses du secteur. Rien pour redresser les finances des organismes dont 57% traînent des déficits accumulés structurels. Comment s’en étonner quand on constate que les budgets du CALQ affectés aux subventions aux organismes et aux bourses aux artistes sont passés de 224 millions à 170 millions entre 2020 et 2025. En cinq ans, ces budgets ont été amputés de 54 millions! Le milieu culturel et les artistes ont raison d’être en colère.
Lors de la dernière évaluation nationale des organismes soutenus à la mission par le CALQ, très peu ont reçu des augmentations, elles-mêmes bien en-deçà de leurs besoins, et les subventions de la très grande majorité ont été maintenues au niveau de l’évaluation nationale de 2017-2018, ce qui équivaut à des coupures, compte tenu de l’inflation. Quelques organismes ont vu leur subvention réduite et d’autres ont perdu leur reconnaissance pour être soutenus à la mission et doivent maintenant déposer leur demande d’aide pour des projets, ce qui met en danger leur pérennité. Les enveloppes réservées pour soutenir les projets de création et les bourses aux artistes ne répondent plus qu’à environ 17% des demandes, alors qu’il y a 25 ans, le taux de réponses positives étaient plutôt de l’ordre de 30%.
La situation des artistes et des organismes culturels en régions ne fait pas exception. Des organismes réduisent leur nombre d’activités ou de créations; des lieux culturels limitent leurs heures d’ouverture au public et réduisent les heures de travail de leur personnel; des organismes jettent la serviette et ferment leur porte. Quand un organisme ferme en régions, c’est plus lourd de conséquence que dans un grand centre urbain car souvent, il est le seul actif dans sa discipline sur le terrain.
Oui, le milieu culturel et les artistes sont en colère. Oui, ils sont justifiés de porter ces revendications devant l’État québécois. Pas étonnant que de plus en plus d’entre eux quittent la profession. De plus, la situation de notre culture est particulièrement fragile à l’ère des GAFAM. Pour ne pas mettre en danger davantage notre identité nationale, il est urgent de positionner politiquement notre culture et de la soutenir adéquatement. Il est temps de définir quel rôle l’État québécois doit jouer pour que nos artistes puissent créer décemment, pour que le peuple québécois puisse avoir un réel accès aux œuvres créées et à la culture.
Malgré toutes les politiques culturelles que le Québec s’est données, malgré certaines avancées que notre société a connues sur la question, aucun des gouvernements qui se sont succédé n’a pris véritablement au sérieux la question culturelle, n’a soutenu ses ministres responsables et ne lui a accordé les moyens réclamés. Pour s’en convaincre, il faut lire l’étude de Fernand Harvey, Histoire des politiques culturelles au Québec. 1855-1976.
Réclamer un soutien substantiel, ce n’est que justice, mais cela ne suffira pas si l’on s’en tient à cette seule revendication. Profitons du moment pour actualiser ce qui nous tient lieu de politique culturelle et revoir nos façons de faire. La tempête que nous traversons était parfaitement prévisible. Dès l’annonce du dernier budget de la CAC, il était évident que le château de cartes allait s’écrouler. En théâtre, après 7 ans sans évaluation, l’argent neuf représentait moins que les subventions pour les 2 matchs des Kings de Los Angeles au Centre Vide-et-otron. Au vu et au su de la situation déjà fragile et brinquebalante des organismes, les naufrages qui se succèdent ne sont que l’éloquente démonstration de la cécité et de l’indifférence étatique.
Nous estimons que le milieu culturel doit impérativement tenir une réflexion approfondie, qui doit aller bien au-delà de la hauteur du financement. Peu importe la forme que doit prendre cette réflexion : Sommet, États-généraux, tables sectorielles, on ne peut faire l’économie de tout mettre à plat et de revoir de fond en comble un modèle à bout de souffle.
Voyez notre pm et ses ministres s’époumonner à répéter que les budgets de la Santé et de l’Éducation ont été augmenté de 50% depuis 6 ans. Et c’est vrai. En voyons-nous les résultats probants? Tout s’écroule de partout. Le système bureaucratique, entre néo-libéralisme et technocratie étatique soviétique soft, n’est plus réformable. Le ventre mou de la lente bête continuera à prospérer. Le même sort guette la Culture si nous n’avons pas l’audace, la volonté et le courage de revoir nos façons de faire. Si nous nous en tenons à réclamer toujours plus de crédits, sans revoir le modèle, nous aboutirons au même résultat.
Le MCC et ses dépendances étant de plus petits mammouths, il est possible, si nos organismes de représentation consentent à s’élever au-dessus de leur corporatisme, d’aboutir enfin à une véritable politique culturelle, cette promesse non-tenue de la Révolution tranquille. Certes, l’État québécois a joué un rôle non négligeable dans le développement culturel tous azimuts. De grandes avancées ont été réalisées, mais quid d’objectifs mesurables dans le temps? Tout se fait à la pièce, en accompagnant au mieux des initiatives locales. C’est éminemment louable, mais bien insuffisant. Beaucoup de voilure, pas de gouvernail.
Ou bien alors, l’État veut des musées partout, au mépris de l’écologie patiemment construite des milieux. Politique politicienne. Une politique culturelle devrait fixer des objectifs de développement et déterminer, avec les intéressés, où l’on veut arriver pour les 20 prochaines années. Avec comme point focal la démocratisation. Et pour les artistes, ça presse, il faut impérativement un filet de protection sociale à l’avenant.
Notre milieu doit, entre autres, se pencher sur la fréquentation culturelle des moins de 40 ans, l’offre sans cesse exponentielle, la durée de vie des œuvres et leur circulation partout sur le territoire, le nombre d’écoles d’art, les arrières-pays oubliés, l’ouverture des lieux culturels au public et à la relève en toutes saisons, incluant celle des Fêtes, le développement et la consolidation de pôles culturels régionaux structurants. En lien avec l’Éducation, assurer tout partout, un savoir minimum artistique garanti. Et quelques autres chantiers encore, dont entendre les aspirations et les propositions des jeunes générations.
À la fin de l’exercice, le budget de la Culture devra certainement être augmenté au-delà des 40 millions revendiqués, mais les artistes, les organismes, munis de cahiers de charge, y verraient plus clair et pourrait se projeter plus loin que la prochaine semaine. Les citoyens en seraient aussi les bénéficiaires. La démocratisation culturelle se ferait concrète. Un contrat social lierait les uns et les autres pour au moins une génération.
Notre avenir comme collectivité de langue française en Amérique du Nord en dépend pour une grande part. En marge de l’Empire, dans les sombres temps que nous nous apprêtons à traverser, la petite bougie de la Culture, même vacillante, nous sera précieuse et absolument essentielle!
Eudore Belzile (Rimouski) et Jean-Guy Côté (Rouyn-Noranda), prix Sentinelle carrière CQT 2021 et 2022


