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Chronique du gars en mots dits: Joyeux Christmas!

Par Jean-Francois Vallée le 2025/02
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Chronique du gars en mots dits: Joyeux Christmas!

Par Jean-Francois Vallée le 2025/02

Après deux chroniques consécutives centrées sur notre écartèlement national entre les deux langues officielles de notre beau grand pays censément bilingue, je voulais cesser de vous enquiquiner avec cette question. C’était sans compter sur le temps des fêtes qui, chaque année, réactive la glande de mon indignation linguistique.

Avec la dématérialisation des chansons et l’accès direct que procurent les plateformes de diffusion numérique en continu, plus d’excuses pour ignorer les morceaux de Noël en français dans les commerces et les lieux publics. Il suffit d’avoir l’immense audace de taper quelques lettres dans un moteur de recherche. Essayez « Franco fête » ou « Noël Franco » sur Stingray musique, Spotify, Ohdio ou Apple Music, et le tour est joué.

Facile de même.

Dans ce contexte, comment expliquer qu’on doive souvent se farcir 100 % de chansons en anglais dans plusieurs restaurants, commerces et marchés publics? Plus étonnant encore est le fait que les employés ou les exposants ont la couenne dure, eux qui tolèrent la chose toute la journée sans se plaindre! Je me demande toujours jusqu’à quel point on peut nier sa propre culture avant que les francophones réagissent, s’indignent et passent à l’action…

Jeune adulte, à Québec avec mes amis, nous écumions les bars de chansonniers qui pullulaient dans le Vieux-Québec : le bar Chez son père, Les Yeux bleus, Les Voûtes Napoléon, Le petit Paris ou La petite Grenouille. Nous avions développé une technique redoutable pour forcer les rares chansonniers récalcitrants à obtempérer en basculant au français : nous pratiquions le renforcement positif en nous enthousiasmant et en entonnant à tue-tête les paroles de chaque chanson en français – dont nous connaissions les paroles par cœur –, mais en retombant dans une apathie et un mutisme profonds quand Shakespeare se pointait le bout d’une parole.

Ainsi, nous arrivions à créer de petits îlots de francité momentanée et éphémère dans une ville où tous les autres bars et discothèques diffusaient 100 % de musique en anglais.

*             *             *

En parlant de nos belles voix d’ici, vous souvenez-vous de Robert Charlebois quand il disait « Je ne veux pas chanter en créole » ? Il faisait allusion, bien sûr, à notre créole national, qui était alors le joual, ce parler populaire criblé d’anglicismes, et qui condamne à l’isolement cet idiome local.

Aujourd’hui le danger ne semble plus consister à parler créole, ce mélange de langue indigène et de français, mais bien un pidgin anglais français qu’un jour nos enfants transmettront aux leurs, et qui deviendra un créole de plus. Le mot pidgin vient de la déformation chinoise du terme anglais business, c’est tout dire. Les jeunes générations se sont tellement fait marteler l’importance de l’anglais par leurs parents, et le système d’éducation l’a tellement survalorisé en son sein même qu’on peut dire qu’ils parlent désormais un mélange de leur langue indigène, le français, et de cet anglais simplifié, le globish, qui colonise aujourd’hui la planète. Mais, nuance importante, c’est dans un pidgin même pas déformé qu’ils chantent, consomment, vivent : ils y intègrent les mots anglais tels quels, parfaitement écrits et prononcés, à l’anglaise. Un pidgin de gens instruits donc, qui le font sciemment et consciemment.

Des phrases inconcevables il y a à peine 10 ans émaillent leur parler, comme : « Je suis embarrassed », « Je vais skip ce step », « Ça clash dans le décor ». Une étudiante m’a souhaité joyeuses Fêtes en me textant, moi son prof de français, un « Miss you already » qui venait du cœur. Les adultes aussi sont contaminés et relaient la mode : c’est un technicien qui me promet de me « ship mon colis », une salle d’entraînement qui affiche fièrement la section des dumbbells (exit les haltères et les poids), un entraîneur sportif (un coach !) encourage ses ouailles en lançant à tout vent de cinglants « Good Job » ou « You know you can do it ! » Le francophone qui souhaite protéger sa langue devra se lever tôt et s’armer d’un bon bouclier : sa journée sera torpillée, mitraillée, criblée d’anglicismes même s’il cherche à les fuir. Ce seront ses semblables qui l’agresseront.

Les francophones sont désormais anglicisés par d’autres francophones bilinguisés. Autrefois peut-être, c’était au contact d’anglophones unilingues que le français s’érodait… Désormais ces francophones tellement bilingues basculent sans états d’âme d’une langue à l’autre. Le chanteur Jérôme 50 vient de faire paraître le Dictionnaire du chilleur, qui décrit le parler anglicisé des jeunes Montréalais. Le feuilleter, c’est mesurer la perméabilité du français envers son rival de toujours.

Bref, fréquenter des francophones ne suffit plus à se protéger de l’envahissement de l’anglais : il faudrait vivre dans une bulle de verre, isolé de ses compatriotes. Mais il existe une autre solution : que nous prenions collectivement, pour 2025, la résolution de faire renaître en chacun de nous une certaine fierté linguistique, notre devoir de vigilance. Que chacun interroge ses pratiques quotidiennes : est-ce que je fais la part belle à la culture d’ici, est-ce que je m’efforce pour trouver les termes français quand on me lance un anglicisme inutile à la figure?

On peut rêver.

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