Actualité

Diglossie maudite (Part One)

Par Jean-Francois Vallée le 2024/10
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Diglossie maudite (Part One)

Par Jean-Francois Vallée le 2024/10

Certains mots peu connus décrivent pourtant des réalités quotidiennes des plus courantes. C’est le cas de « diglossie ».

Nommer des réalités permet de mieux les appréhender. Ainsi du terme diglossie, qui vient du préfixe di⁠-, ‘deux’, glosso⁠-, ‘langue’, et du suffixe -⁠ie, ‘le fait de’. Ce mot décrit l’utilisation, par un groupe de locuteurs donné, « de deux systèmes linguistiques (langues, dialectes, parlers) jouissant chacun d’un statut sociopolitique différent ». Vous me voyez venir avec mes sabots : le Québec fait partie de ces petites nations où cohabitent deux langues distinctes dans le même espace, dans les mêmes conversations, dans les mêmes esprits.

Vivre au Québec, c’est, dans d’innombrables lieux publics comme privés, subir un martèlement insistant, permanent et harassant de la langue anglaise. Et ce, malgré toutes les lois 101 du monde.

Un exemple parmi mille. Je roule en direction de Saguenay, une région à 98,7 % francophone selon le critère de l’OQLF de la langue d’usage la plus fréquemment employée à la maison1. Je suis parti le matin du Bas-Saint-Laurent, à quasi 100 % francophone, en passant par Québec, le « berceau de la francophonie en Amérique ». Il est 14 h 30. À la radio, je vis une courte épiphanie : du milieu du parc des Laurentides, les stations que je capte diffusent toutes des chansons en français. Toutes? Oui, toutes… Je sais que c’est incroyable. Je me pince, je crois avoir la berlue, je pense halluciner, mais c’est bien vrai. Je me délecte de cette immersion bénie dans ma culture.

Mais mon petit doigt me dit que ça ne durera pas, que quelque chose cloche. À 15 h, en effet, c’est le choc brutal : le naturel des radios commerciales revient au galop… Toutes ces stations, comme par une contamination subliminale, passent à l’unisson à l’anglais.

Que s’est-il passé ? Vous l’aurez deviné : on vient de passer à l’heure de grande écoute, celle où on pousse vers la sortie la chanson en français, où on la jette aux orties. On a décrété que l’auditeur moyen préfère la chanson anglaise, alors on lui en donne à satiété.

Le fameux quota imposé par le CRTC2, qui exige la diffusion de 65 % de chansons en français, et 55 % entre 6 h et 18 h, constitue la bête noire de l’industrie. Elle fait mine de respecter la loi, mais la contourne par de multiples ruses. L’arme de destruction massive préférée : les chansons bilingues. Le plus souvent mal écrites et fort mauvaises par ailleurs, leur proportion est rendue tellement élevée que je me fais un petit pari intérieur chaque fois qu’une chanson commence en français : je gage sur le nombre de secondes qui passeront avant que la chanson vire capot, à l’anglais. Je gagne malheureusement presque toujours.

Cet état de fait perdure non seulement de génération en génération, mais s’accentue. La misérable portion réservée à la musique québécoise en français (puisqu’on doit désormais préciser) se réduit comme peau de chagrin. Dorénavant, quand on veut profiter de chansons françaises en continu, il faut fuir les radios commerciales. Idem pour Radio-Canada qui, au nom de l’inclusion tous azimuts, n’a plus aucun parti pris clair ou éloquent pour la chanson d’ici, à l’exception de quelques monuments comme Monique Giroux ou Fabiola Nyrva Aladin et son émission à contre-courant Fab de rêve. Partout ailleurs, on entendra tel animateur louanger jusqu’à l’extase tel artiste francophone qui ne chante qu’en… anglais, de l’ex-Star académicienne Andee (Andrée-Anne Leclerc) à Charlotte Cardin, qui est allée jusqu’à nous gratifier de l’hymne national canadien in English only au match des étoiles de la NBA, en février dernier.

*      *      *

Transportons-nous quelques instants à Pereira, en Colombie. Quel rapport, me direz-vous? Début août, j’ai passé une soirée complète à la discothèque El Piero. Pendant les cinq heures sublimes que j’y ai passé, 100 % des chansons étaient en espagnol. Tous les clients en connaissaient les paroles par cœur, et les chantaient à l’unisson… Aucune contamination croisée, verticale ou horizontale, de la langue anglaise. Une si parfaite autarcie culturelle réjouissait les oreilles. Là, j’ai senti un peuple branché sur sa propre énergie vitale, uni, réuni par sa culture. Ici, au Québec, l’équivalent est carrément impensable. Les rarissimes discothèques québécoises qui font jouer de la musique en français se contentent de deux ou trois succès les plus connus de Stromae, de Mylène Farmer ou de Jean Leloup.

Une réalité aussi implacable a un impact certain sur toute l’industrie québécoise de la chanson en français, de la base au sommet.

J’y reviendrai dans ma prochaine chronique.

1. Office québécois de la langue française, Caractéristiques linguistiques de la population du Québec en 2021, Gouvernement du Québec.

2.   Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, Musique et contenu canadien de langue française à la radio, Gouvernement du Canada, 2022.

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