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Chers vivants, tous les humains ne sont pas identiques

Par Francis Leduc le 2024/09
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Chers vivants, tous les humains ne sont pas identiques

Par Francis Leduc le 2024/09

Cet été, mon amoureuse et moi, nous eûmes la volition d’aller observer le coucher du soleil au belvédère de la Croix à Saint-Pacôme. L’âme intrépide, nous avions conclu que ce serait en gravissant la montagne, par la vétuste pente de ski, que nous y parviendrions. La montée, bien que quelque peu ardue, était ponctuée d’un doux nordet vespéral nous caressant la peau et s’immisçant langoureusement dans nos cheveux. Les mélopées des êtres de l’air nous transportaient vers leur monde. Plus haut, plus haut… jusqu’au naufrage du ciel dans l’écume des nuées d’églantines. Le voyage n’avait aucunement besoin de destination : l’errance vers nulle part aurait suffi au sublime puisque chercher le Beau au loin, c’est oublier tout l’ailleurs qui se cache dans l’ici. Le spectacle de l’astre disparaissant sous la lisière des montagnes éloignées était extraordinaire. Un réel bonheur nous emplissait, un bonheur qui provenait de quelque chose qu’on ne peut posséder.

À mi-parcours, sur le chemin du retour : l’épiphanie! Une prise de conscience soudaine : la beauté du vivant. Devant nous, un petit faon à peine âgé de quelques jours s’abreuvait à la mamelle de sa mère. La scène, sous les dernières lueurs du jour, était mystique, enchantée, presque à l’orée du réel… Subjugués par la pureté de cette beauté inhérente à la vie, fragile et innocente, nous sommes restés figés – sans oser bouger un cil de peur de déranger ce lien sacré entre une mère et son enfant. Puis, inopinément, trois autres cerfs sont sortis de la forêt, se plaçant entre nous et le jeune faon. Ils sont restés là, sans bouger, à nous regarder droit dans les yeux. Ah… cette connivence sereine du regard partagé permettant de voir plus loin que l’extériorité…. Ressentir la subjectivité de l’autre lorsque les âmes de chacun s’observent et se savent observées.

Ces magnifiques cerfs n’étaient pas craintifs ou menaçants : ils étaient à leur place, accomplissant, comme chaque espèce, leur fonction intrinsèque. La nature est ainsi faite. Chaque vivant a évolué par rapport aux autres, formant un tout harmonique qui n’a besoin d’aucune intervention contre nature pour prospérer. Cette fragile harmonie est absolument vitale : l’abeille a besoin de la fleur, le singe a besoin du fruit, le faon a besoin de sa mère…

En revenant chez moi, une question torturait mes songes. Le dégoût et l’incompréhension m’habitaient alors que j’aurais dû être ivre de béatitude. Nous avions traversé dans la journée une Zec et je ne pouvais cesser de me demander comment certains humains peuvent devenir assez sadiques pour prendre plaisir à torturer, à mutiler et à tuer des êtres vivants sentients sans défense, ressentant la douleur et les émotions exactement comme notre espèce ?

A priori, le plaisir d’occire – ainsi que de torturer puisqu’il est rare que la mort soit immédiate1 – est la seule motivation de ces tueuses et de ces tueurs. Sinon, ils ne feraient que prendre des photographies qui, à la place d’enlever la vie, la rendent immortelle et achèteraient leurs bouts de cadavre à l’épicerie. Il est singulier que la torture et le meurtre de chats, de chiens ou de dauphins soient interprétés comme l’œuvre de psychopathes dangereux alors que ce même geste inique est parfaitement normalisé lorsqu’il s’agit d’autres vivants non humains. Évidemment, le fait de manger les cadavres ne légitime pas le geste : un tueur n’est pas innocenté s’il mange la chair de ses victimes…!

Je ne comprends pas toute cette cruauté… La diversité de la vie n’est-elle pas ce qui rend ce monde si précieux? Une planète nécrosée où l’émerveillement devant un jeune faon sera chose impossible est-elle souhaitable? Je ne comprends pas que nous perpétuions cette propension à hiérarchiser la valeur des vies alors que cette folie nous a menés à la 6e extinction massive de la vie sur Terre2.

Aucun autre vivant ne tue ou ne fait souffrir ses semblables pour le plaisir. Les véritables carnivores, les loups par exemple, n’ont, eux, pas le choix de tuer pour survivre contrairement à Homo sapiens. En effet, notre anatomie de primate montre que nous sommes loin d’être des omnivores de nature et encore moins des carnivores3. En fait, il est impossible pour notre espèce de chasser et de manger une proie sans l’aide d’outils ou de transformations. Mettez un enfant dans un berceau avec une pomme et un lapin. S’il mange le lapin et joue avec la pomme, écrit Harvey Diamond, je vous achète une voiture neuve4!

Certains défenseurs de cette pratique cruelle et inutile diront que nous l’avons toujours fait; comme si, avoir déjà fait une action rend légitime de la refaire indéfiniment. Les meurtriers vont même avoir l’audace d’arguer – afin d’endiguer selon moi leur dissonance cognitive – qu’ils font cette tuerie pour le bien de la biodiversité. Il faut comprendre – et nous le savons trop bien – que l’artificiel vient corrompre, telle une gangrène, le naturel. Jouer à l’humain-Dieu relève d’une sémiotique hautaine et narcissique entérinant notre pathologie de verticalité. Abandonnons cette croyance absurde que nous pouvons impunément altérer la fragile harmonie du vivant.

« Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend5! »

En me couchant ce soir-là, j’espérais ardemment que ce jeune faon puisse vivre paisiblement sous la protection de sa mère et de sa famille et que notre civilisation occidentale, axiologiquement fangeuse, s’extirpe de son nombril et réalise que ce rapport de domination du vivant est notre plus grand opprobre. Je me disais que nous devons impérativement changer notre rapport à autrui et briser la dichotomie entre nature (les vivants) et culture. Il est urgent selon moi d’agrandir notre cercle de compassion et d’imaginer une nouvelle manière « d’être-aux-vivants ».

Nos valeurs nous exhortent à choisir ce qui a du sens : le Beau, la Vie, l’Amour; tout ça, est bien trop précieux et sacré pour prendre plaisir à l’exterminer!

Je vous en supplie, pitié…

1. PETA, Chasse, 2024,

2. R.E.A. Almond, M. Grooten, D. Juffe Bignoli, et T. Petersen, Rapport Planète vivante 2022. Pour un bilan « nature » positif, WWF, 2022.

3. Swiss Veg, Carnivores ou herbivores?, s. d., https://www.swissveg.ch/anatomie?language=fr

4. Harvey et Marillyn Diamond, Le régime Fit for Life, Libre expression, 1987.

5. Vue et revue, notamment sur les banderoles de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

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