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La « French touch »

Par Jean-Francois Vallée le 2023/12
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La « French touch »

Par Jean-Francois Vallée le 2023/12

En septembre, je soulignais l’enchantement réel que j’avais vécu cet été en traversant la France du nord au sud.

C’étaient les fleurs du bouquet.

Voici le pot.

À Paris, Bordeaux, Lyon ou dans presque toutes les grandes villes françaises, le Québécois sera, plus tôt que tard, heurté par des vitrines et des devantures de magasins ornées d’inscriptions jusqu’à 100 % en… anglais. Pas à 95 %. Pas à 50 %. À cent pour cent. Un exemple au hasard parmi tant d’autres. À Bordeaux, place de la porte de Cailhau, ce resto, La Chamade, qui annonce en façade « Today : brunch ! » et, sur l’ardoise extérieure, « Coffee, breakfast, lunch & more ». Rappelons-nous le Régis Labeaume interloqué et meurtri par ces visions après chaque retour de France. Un des rares à avoir assez de sensibilité pour le déplorer, et l’audace de le dénoncer.

Devant La Chamade, je prends le taureau par les cornes en questionnant le propriétaire et la gérante : « Pardon, mais les francophones sont-ils bienvenus dans votre restaurant? »… « Oui, pourquoi? », me rétorque le proprio. « Eh bien, parce que vous n’affichez qu’en anglais… » Silence… J’ajoute : « Pourquoi les Québécois persisteraient-ils à tenir leur petit fort en Amérique si les Français eux-mêmes sont à plat ventre devant l’anglais? » La réponse, sidérante, et proférée avec le plus grand naturel du monde : « Mais pour moi, monsieur, la langue n’est pas un combat ». Tout simplement. J’aurais dû y penser.

De nombreuses autres grandes villes françaises lui déroulent aussi le tapis rouge, à travers leurs slogans. Lyon : « Only Lyon. Be you. Be here ». Toulouse : « So Toulouse ». Nice : « I Love Nice ». Ici, sur la « Promenade des Anglais (!) », la sculpture de métal qui arbore fièrement ce slogan géant en bleu blanc rouge, un passant s’exclame : « Tout le monde comprend. C’est u-ni-ver-sel »!

Des sociolinguistes disent que c’est la domination de l’anglais qui pousserait à tout simplifier. Lire : le français serait perçu comme trop « compliqué », devant un anglais réputé simple. Pourtant, quelques efforts suffisent pour trouver des jeux de mots aussi percutants, comme le fulgurant « Pense danse », du Regroupement québécois pour la danse. Mais encore faut-il le vouloir.

Ailleurs en France, chaque fois de plus en plus perplexe, je restais figé d’autant plus longtemps que mes yeux suppliants n’apercevaient nulle part à la ronde de devanture ou de vitrine en arabe, en espagnol, en allemand ou en italien. Ou, mieux, en basque, en Breton ou en alsacien. Non : le privilège de tasser les autres dialectes est réservé à la Grande Langue (merci André Brochu). Il y a des langues régionales, des langues nationales et, au cœur même de la France, un seul et unique idiome est parvenu à se hisser au niveau supranational. Oui, that’s it : celui auquel vous pensez.

Du bon milk from chez nous…

Mais il y a bien pire. Tenez-vous bien, ça va faire mal. Dans son enquête intitulée « Du bon milk from chez nous, Born to be mélangé, Start-up nation : pourquoi l’invasion du franglais dans notre quotidien inquiète », le quotidien parisien Le Figaro recense des cas à remuer les cendres de la pauvre Jeanne d’Arc. Extrait : « Au Family village, un centre commercial de Nîmes, on a plein de bons plans for you… Des politiciens avides de feedback et de quick win, des managers qui veillent au team-building en open space, des élus locaux qui se gargarisent de jeux de mots comme Sarthe Me Up, ou Oh My Lot : la langue française serait-elle trop has been dans notre start-up nation? », questionne le journaliste. Or, industries et élites persistent, même si « un Français sur deux se déclare hostile aux messages publicitaires en anglais, et sept sur dix estiment que l’emploi de l’anglais dans la publicité peut gêner leur compréhension des messages ».

Je rêve qu’un jour, enfin, le vase des anglicismes déborde… Que les francophones de part et d’autre de l’Atlantique finissent par régurgiter ce trop-plein de mots la plupart du temps aussi inutiles que redondants. Que la majorité finisse par se rendre compte du ridicule de dire 50 fois par jour « Ohhh, maille Gâââd ! » en lieu et place d’un « Oh ! Mon Dieu ! » tout aussi éloquent.

Bref, des expressions comme la « French touch » me mettent en « mots dits ». La fumée m’en sort par les oreilles.

*                      *                      *

Une note d’espoir, en terminant : le gouvernement français a récemment créé la Cité internationale de la langue française sur le site même du château de Villers-Cotterêts où François Ier, en 1539, faisait du français la langue officielle de la France. Espérons que ce genre d’initiative contribue à réveiller la France… francophile.

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