Actualité

L’écoute dans les rues

Par Mathieu Perchat le 2023/07
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L’écoute dans les rues

Par Mathieu Perchat le 2023/07

Photo: Éric Truchon

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local

Avec les rues qui s’ouvrent, les commerces et terrasses qui s’offrent à toustes grâce à la fermeture temporaire de routes pour les rendre piétonnes, comme les terrasses urbaines de Rimouski, on constate que les discussions spontanées entre personnes se forment, s’évaporent et s’exaltent. Un besoin de parler se manifeste, manifestation qui se produisait entre les personnes et commerçant.es, parfois (même souvent) pour partager de fortes souffrances. Ce qui traduit une difficulté d’accès aux soins psychologiques. Sous ce même constat, l’association la Goutte-d’Or fondée en 2018 à Paris a créé les écouteur.ices.

            Les écouteurices

Ce rôle consiste à proposer une écoute gratuite dans la rue par des professionnel.les de la santé mentale. Une équipe s’installe dans la rue, place des chaises sur le trottoir, ou se déplace à la rencontre des personnes pour proposer aux passant.es de les écouter parler du sujet de leur choix (Bourguignon, 2022, p. 171).

Une écoute caractéristique en émerge, d’une part sa durée réduite, et d’autre part son intensité. En effet, l’intensité émerge par la rencontre spontanée qui se fait et qui est plutôt rare. Alors que d’ordinaire, lorsqu’on requiert les services de psychologie, il faut prendre le temps et se rendre dans un lieu dédié.

L’incongruité du service participe à l’intensité de la conversation, car d’ordinaire se faire aborder dans la rue se ressent comme une micro-agression en raison du présupposé qu’on va nous demander quelque chose : « une pièce, l’heure, signer une pétition, adhérer à une ONG, etc. » (Bourguignon, 2022, p. 173).

Souvent, un écouteurice va vous aborder d’une manière très simple et étonnante :

« – On se parle ?

– On se parle ! Mais de quoi ?

– Eh bien, qu’est-ce que vous pensez que vous et moi on aurait à se dire ? » (Bourguignon, 2022, p. 173).

Aucun recrutement, ou de vente, ou d’intérêt à défendre, juste la proposition d’une écoute sincère et bienveillante. Paradoxalement, être dans une rue passante pour parler des maux qui touchent les personnes assure un anonymat et une protection.

Une méthode

                Les personnes qui se font abordées par les écouteurices sont celles qui ne feront jamais la démarche d’aller consulter en cabinet. Être confronté physiquement à cette possibilité les ouvre à s’interroger, « d’où l’une de nos phrases d’accroche : « Et vous, c’est quand la dernière fois qu’on vous a vraiment écouté·e ? » » (Bourguignon, 2022, p. 175). Et être présent physiquement rend les écouteurices véritablement disponibles à n’importe qui, peu importe son statut social et ses ressources.

C’est pourquoi une telle démarche apparait facilement déconcertante lorsqu’on y est confrontée, mais ce geste hors des normes permet de briser la solitude et les barrières sociales qui enferment

La méthodologie adoptée par les écouteurices se fonde sur l’attention portée sur le ressenti, la personne, plutôt que sur le contenu des discours. Cette écoute est alors active et permet de prendre une position de non-jugement, de non-savoir, de bienveillance et d’empathie (Bourguignon, 2022, p. 178). Ainsi, ce qui est écouté à travers les discours, ce sont la fatigue, l’oppression, le deuil, l’impuissance, la peur, la solitude, les regrets, le rejet ou encore le conflit interne.

Dans cette position d’écoute, les écouteurices peuvent orienter la personne vers des structures et professionnel.les adapté.es, mais ce n’est pas là le but visé. Le centre reste une écoute entre deux personnes.

« Les bénévoles sont très souvent amenés à écouter des personnes souffrant de traumatismes. Elles cachent et traînent cette souffrance qui les épuise et anéantit leur vie depuis des années, des décennies parfois. Les traumatismes qui reviennent souvent sont ceux du deuil, des violences conjugales, du parcours migratoire et de l’exil. » (Bourguignon, 2022, p. 178).

            Trop court, trop peu donc inutile ?

On pourrait en toute légitimité se demander si ces petites vingt minutes d’écoute ont une véritable utilité sur la personne qui se livre ?

Le bénéfice est bien réel, l’écoute offre la possibilité à des personnes de déposer leurs émotions et leur souffrance, ce qui produit une réduction de stress immédiate. Et le fait de pouvoir extériorisé à une personne physiquement présente redonne le sentiment d’être considéré.

De plus, la brève durée des conversations donne le sentiment de liberté à des personnes qui ont perdu confiance en autrui. L’espace public enlève également le sentiment de captivité que peuvent ressentir ces personnes si elles parlaient dans un bureau. De ce fait, elles peuvent partir quand cela leur chante.

Mais aussi, en quelques minutes, il est possible de livrer de profonds sentiments inavoués à ses proches « par peur de les inquiéter ». Ainsi, la personne sent qu’elle peut en parler en toute légitimité. Le sentiment d’être en face d’une personne qui sait accueillir des vécus difficiles aide également à cette forme de discussion.

            La valeur de l’écoute

Ce que le bénévolat des écouteurices nous montre, c’est que l’écoute et être écouté est une chose très précieuse, qui tend à être abimée par la vie brusque que nous menons sans le vouloir. Et cette écoute s’adresse à toute personne « qui se disent qu’être écouté ce n’est pas pour eux, qui n’y pensent pas ou qui ne croient pas que cela pourra leur faire du bien, qui disent que « chez moi, on ne se plaint pas » ou qui n’ont jamais eu l’occasion ou l’idée de confier leurs soucis. » (Bourguignon, 2022, p. 184). Imaginez alors ce service bénévole dans nos rues à certains moments de l’année ?

Source

Bourguignon, Séverine. « Les Écouteurs de rues, pour un instant d’humanité », Gestalt, vol. 59, no. 2, 2022, pp. 171-184.

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