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Démolition de la Maion brune: un geste anti-démocratique!

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Démolition de la Maion brune: un geste anti-démocratique!

Dans une démocratie en santé, les discours d’opposition doivent être entendus, et les débats encouragés. Or, dans les faits, ceux qui sont en position de pouvoir sont toujours ceux qui déterminent par quels canaux cette opposition peut s’exprimer, et par quels moyens la contestation sera possible. En d’autres termes, l’exercice démocratique est miné par une classe politique qui se préoccupe davantage de préserver son image et sa position de pouvoir que de respecter la volonté citoyenne. Le cas de la démolition de la Maison brune, qui fait l’actualité dans l’Est-du-Québec depuis quelques semaines, est un exemple assez éloquent de ces ratés du système. C’est l’histoire d’une municipalité qui fait mine d’écouter les contestations, tout en muselant ces citoyens. C’est l’histoire de citoyens qui ont utilisé toutes les procédures à leur disposition pour faire prévaloir leur point de vue avant d’apprendre, à chaque étape, que ces procédures étaient factices.

Pour nous, résidents de la Maison brune, l’histoire commence en décembre 2021, quand notre propriétaire, Vianney Ouellet et Fils, nous annonce qu’il a l’intention de démolir notre maison. Pour nous qui habitons cette maison depuis plusieurs années et connaissons sa valeur patrimoniale, cette perspective nous apparaît insensée. D’une part, cette maison, c’est notre chez nous, on y est bien et on n’envisageait pas du tout de la quitter. D’autre part, si l’entretien du bâtiment a bien été négligé par le propriétaire dans les dernières années, nous savons aussi que ces enjeux sont plutôt cosmétiques que structurels et que la maison n’aurait besoin que de quelques rénovations pour être restaurée et mieux protégée des intempéries. Enfin, nous savons depuis longtemps que la Société du Patrimoine de Rimouski accorde une valeur patrimoniale exceptionnelle à la maison. Le propriétaire nous ayant fait part de sa volonté de construire quelque chose de plus lucratif, il ne fait aucun doute pour nous que somme victimes d’une rénoviction, voire d’une ruinoviction; on aura laissé notre maison tomber en ruine pour avoir le droit de nous en évincer. Dans la situation actuelle de manque criant de logements, nous ne retrouverons nulle part d’autre où vivre dignement, ensemble, et selon nos valeurs. Rapidement, nous comprenons que notre seul espoir de pouvoir garder notre maison repose sur la Ville de Rimouski qui pourrait refuser de délivrer un permis de démolition.  

Désireux de faire les choses comme il faut, nous contactons d’abord les conseillers municipaux de St-Robert, Saint-Germain et Saint-Pie-X (les trois paroisses limitrophes à la Maison brune) qui nous affirment être très préoccupés d’apprendre que le propriétaire de cette maison a l’intention de la détruire. Nous leur parlons de nos inquiétudes à propos du patrimoine, de la crise du logement, et de l’injustice que représenterait pour nous que le propriétaire soit récompensé pour sa négligence envers nous dans le contexte d’une ruinoviction. Les conseillers prétendent s’inquiéter comme nous et affirment qu’ils nous aideront.  

Pourtant, jamais ces conseillers ne nous tiennent au courant des développements dans notre histoire, jusqu’à ce que Jocelyn Pelletier, conseiller de St-Robert, nous annonce contre toute attente, au hasard d’une réunion du Conseil de Ville où une locataire était présente pour une autre question, que la décision avait été prise et que le permis de démolition serait accordé. Les raisons de cette décision ne nous sont pas communiquées, non plus ce qui a fait changer d’idée les conseillers qui nous avait affirmé être de notre côté. Pire encore, comme il est de la responsabilité légale du Conseil de Ville de déterminer les compensations pour les locataires en cas de permis de démolition, nous avions cru que nous serions au moins consultés sur la question. Il n’en fut rien. Parce qu’elle ne connaît pas notre réalité, la Ville a donc proposé une solution complètement inadéquate. Elle incite le propriétaire nous reloger, mais ne spécifie pas où, à quel prix, dans quel type de logement, ni si tous les résidents seront relogés. Une simple communication aurait évité cet impair.

Le lendemain, l’avis de demande de permis de démolition est placardé sur la maison. Toujours sous le choc, nous comprenons toutefois que l’avis n’est pas final, qu’il est toujours possible de le contester en faisant parvenir des lettres au greffe dans les jours qui suivent. Si parler avec nos conseillers municipaux s’est avéré inutile, peut-être un autre canal de communication avec la Ville sera-t-il plus efficace?  

Nous rédigeons des lettres pour expliquer notre opposition au projet de démolition, qui ne respecte ni le patrimoine, ni l’environnement, ni les résidents et crée un dangereux précédent en reconnaissant aux propriétaires le droit de laisser décrépir un bâtiment pour pouvoir le détruire. Nous sommes 161 personnes et organismes à acheminer de telles lettres au greffe. Une pétition en opposition à la démolition circule aussi et récolte plus 2000 signatures en une semaine à peine. Extrêmement rares sont les mobilisations citoyennes de cette envergure à Rimouski, surtout qu’elle s’est organisée en moins de 10 jours. De voir l’intérêt que portent les citoyens à notre maison nous réconforte et nous encourage. Comment, en effet, la Ville pourrait-elle ignorer une telle mobilisation?

Mais au Conseil de Ville suivant, la soixantaine de personnes présentes apprennent avec horreur que le permis de démolition sera accordé avant même la période de questions et qu’il n’y aura aucune reconnaissance de la part du Conseil de toute la mobilisation qui se présente sous ses yeux. À plusieurs reprises, le maire Guy Caron répète que la seule chose qui aurait pu mener à une remise en question de la démolition est une contestation des avis d’ingénieurs sur lesquels ils se sont appuyés pour justifier leur décision. Cette affirmation ajoute l’insulte à l’injure : ces rapports n’ont jamais été dévoilés et personne ne pouvait en connaître la teneur. À ceux qui demandent comment il est possible que la Ville considère la démolition d’une maison qui abrite 5 ou 6 personnes à très faible revenu dans un contexte où les grands logements sont particulièrement rares, le Conseil répond qu’il y a un plan de remplacer la maison par un duplex, donc par deux logements, ce qui aiderait à régler la crise. À savoir maintenant si ce duplex sera aussi abordable que la Maison brune ou s’il pourra réellement loger plus que cinq ou six personnes, il faudra attendre. En effet, le fameux plan de remplacement est aussi secret.

À chaque question posée par les citoyens, la Ville répond d’une façon qui ne satisfait personne. Aucune des réponses données ne laisse entendre que les inquiétudes des citoyens ont réellement été prises en compte. Le maire revient sans cesse sur l’idée d’un état de détérioration si avancé qu’il rendrait toute rénovation impossible, une affirmation que quiconque a déjà pénétré la maison sait pertinemment fausse. Il parle d’une « fin de vie utile », un concept qui n’existe pas dans le cas de maisons patrimoniales. À ceux qui s’inquiètent de l’impact environnemental d’une construction neuve, toujours plus polluante qu’une rénovation, le maire répond que dans le cas de la Maison brune, une rénovation serait assimilable à une démolition. On confirmera plus tard que ce jugement à l’emporte-pièce n’était appuyé sur aucune étude ou aucune donnée probante. Il devient rapidement évident aux yeux de toutes les personnes présentes que la décision de la Ville a été prise trop rapidement, sans tenir compte d’aucun avis contraire, conformément à une interprétation très douteuse des procédures.

Il doit bien y avoir une façon d’encourager la Ville à revenir sur sa décision? Un processus d’appel ou de révision qu’on pourrait investir? À ceux qui posent la question, le maire répond en boucle « La décision a été prise. » Voilà la démocratie à laquelle on a droit. Les décisions se prennent derrière des portes closes, se basent sur des communications et des documents tenus secrets, toute opposition citoyenne est réduite au silence, et il n’existe aucun processus de révision. Et apparemment, le Conseil de Ville s’attendait à ce que nous, les résidents, on accepte de perdre notre maison et notre mode de vie sur cette seule base.

Dans la semaine qui suit, des lettres fusent, des demandes de révision en bonne et due forme sont déposées, comme des demandes d’accès à l’information pour obtenir les rapports qui ont mené le Conseil à accorder le permis de démolition. À des citoyennes du Bic, la Ville remet un rapport d’ingénieur, produit à la demande de Vianney Ouellet et fils. Alors qu’il était question de rapports au pluriel lors du Conseil de Ville, on confirme plutôt qu’il n’y a jamais eu de contre-expertise et que la décision ne reposait donc que sur ce seul rapport. C’est dire que la Ville accorde une confiance aveugle à ceux qui tiennent à démolir le patrimoine bâti. La lecture du rapport nous apprend qu’il n’est pas du tout adapté à une maison ancienne. Il parle de mettre la maison aux normes d’aujourd’hui, alors que ce n’est pas légalement requis ni adapté pour les bâtiments construits avant 1987. La Maison brune a été construite en 1926. Cette seule raison aurait dû décrédibiliser le rapport en entier. Mais pire encore, certaines affirmations répétées par le maire lors du Conseil de Ville, concernant un état d’insalubrité si dramatique qu’il forcerait de toute façon la maison à être démolie, sont complètement démontées. Le rapport, même produit par la partie qui souhaite la démolition de la maison, est en effet loin d’être aussi catégorique que ce que le maire a sous-entendu quand le rapport était secret. Et le comble : s’il a été remis à d’autres, la Ville nous a refusé à nous, les résidents, l’accès à ce rapport.

Quoi qu’il en soit, la pression augmente et le Conseil de Ville annonce qu’il y aura finalement une audience publique sur la question de la démolition de la maison. Toutefois, seule la question du patrimoine pourra être considérée. Les autres arguments, notamment la réalité des résidents des lieux, la question du projet de remplacement, la question de l’environnement, ne pourront être abordés. C’est donc une audience publique, mais qui muselle les citoyens. Sans autres options, nous nous raccrochons néanmoins à ce dernier espoir. Nous faisons réaliser à nos frais de nouvelles expertises. Nous faisons des recherches en archives, récoltons des témoignages, et établissons l’histoire sociale de la maison pour expliquer que sa valeur patrimoniale est tout autant sociale et immatérielle qu’architecturale. Alors que la protection du patrimoine est la responsabilité de la Ville, et qu’elle aurait dû elle-même monter un dossier en patrimoine pour cette maison avant de penser à la démolir, c’est sur nous, citoyens qui n’avons que peu de ressources, que la responsabilité est retombée. Les efforts demandés ont exigé de nous que nous abandonnions des cours, que nous prenions du retard dans nos travaux, et dans la rédaction de nos mémoires de maîtrise et que nous diminuions nos heures de travail. Nous avons consenti à ces sacrifices parce qu’il nous semblait que c’était notre seul espoir de réparer l’injustice qui nous avait été faite et de préserver notre maison. Nous avons eu une chance incroyable d’être appuyés par des experts en patrimoine, par des professeurs de l’UQAR qui ont plus de moyens que nous, un privilège qui aurait été complètement inaccessible à d’autres et qui témoigne encore une fois du caractère complètement injuste et inadapté des procédures auxquelles la Ville nous a soumis.

Lors de l’audience, le 14 mars, des menuisiers, charpentiers, inspecteurs en bâtiments, témoignent tous pour expliquer en quoi l’unique rapport biaisé sur lequel le Conseil de Ville s’est basé était inadéquat. Les portes et fenêtres n’ont même pas à être changées, elles sont facilement restaurables. Il n’y a que très peu de traces d’infiltration d’eau, la maison est restée parfaitement droite, les fondations ont déjà été consolidées et ne sont pas « finie », bref, l’état de délabrement est plus cosmétique que structurel.

D’autres citoyens, certains chercheurs reconnus pour leur expertise en patrimoine, détenteurs de chaires de recherche en patrimoine à l’UQAR, dont Jean-René Thuot et Karine Hébert, témoignent aussi à l’audience et déposent des mémoires qui confirment la valeur patrimoniale de la maison. Et nous, résidents, déposons deux mémoires qui portent aussi sur le patrimoine. Le Conseil fait mine d’écouter, mais on nous interrompt à plusieurs reprises pour nous rappeler que notre temps est limité, et qu’il ne sera pas question de prolonger la plénière. Nous devons nous dépêcher de livrer nos témoignages. Tant pis pour nous.

À l’issue de cette trop brève audience sur laquelle reposait donc notre avenir, le Conseil de Ville avait 30 jours pour donner un nouvel avis. Le maintien du permis de démolition est annoncé sans préavis lors d’une réunion du Conseil de Ville où la question n’était pas à l’ordre du jour. Il est révélé lors de cette réunion que le processus de révision qui avait mené à l’audience publique n’était pas valide, donc que rien qui n’a été dit lors de l’audience n’aurait pu réellement avoir un impact. Ce sont des centaines d’heures de travail qu’on a réalisé pour cette audience complètement bidon. On s’est moqué de nous. Et au lendemain de cette annonce désastreuse, le maire a eu le culot d’affirmer dans les médias : « le processus de révision n’avait pas lieu d’être, mais on a quand même tenu une audience publique. […] On a quand même entendu une douzaine de personnes qui sont venues présenter, qui ont parlé de leur perception du patrimoine… » (Radio-Canada). C’est au mieux jouer sur les mots, au pire une affirmation extrêmement troublante qui témoigne d’une mauvaise compréhension des processus démocratiques. Les audiences publiques ne sont pas seulement des espaces où on permet à la dissidence de crier dans le vide, elles sont censées être prises en compte dans les décisions. C’est une évidence. Pourtant ici, le manque d’écoute des propos tenus lors de l’audience est flagrant. Alors que le rapport d’ingénieur proposé par le propriétaire y a été complètement réfuté, le maire persiste à justifier le maintien du permis de démolition sur la base de ce rapport, comme si l’audience n’avait jamais eu lieu et que les propos des experts n’avaient aucune valeur. Il réitère aussi que la maison n’est pas citée patrimoniale par la Ville. Mais c’est justement ce qu’on lui demande de faire, la citer. C’est en son pouvoir, et ce serait la décision logique considérant l’opinion de la Société Rimouskoise du Patrimoine, des experts en patrimoine de l’UQAR, des passionnés du patrimoine, et de milliers de citoyens qui ont signé la pétition. Si toutes les expertises fournies ne permettent pas la citation du bâtiment par la ville, alors ça prend quoi?

Dans son désir de sauver les apparences, le Conseil ne nous a pas même accordé la courtoisie de nous présenter des excuses pour s’être joué de nous comme il l’a fait. Rappelons-le, cette décision irréfléchie, décousue, prise à la hâte, après une succession d’erreurs, a des impacts très sérieux sur nous. Nous sommes toujours dans la même situation d’angoisse à l’idée de nous retrouver sans maison dans une ville en crise du logement, alors que nous sommes tous dans des situations de précarité économique. Cette précarité est d’autant plus accentuée que l’insécurité s’est infiltrée dans toutes les facettes de nos vies, nuit à notre santé mentale et physique et nous empêche de mener à bien nos projets scolaires ou professionnels. Certains d’entre nous ont dû abandonner l’école, ont obtenu des arrêts de travail ou ont été forcés de réduire leurs heures tant le stress encouru par la situation était prenant.

Si nous avons eu du mal à nous faire entendre de la Ville, ce n’est le cas du propriétaire. Vianney Ouellet et Fils n’a jamais eu à se présenter à un Conseil de ville pour avoir des réponses à ses questions, n’a pas eu à se présenter à une audience publique bidon où son temps de parole était extrêmement limité, n’a pas eu à envoyer des lettres dans le vide, à lancer des pétitions, à rédiger plusieurs mémoires ou à rassembler plusieurs experts. Apparemment, il n’a eu qu’à remettre un rapport d’ingénieur biaisé et inadéquat, et la Ville lui a mangé dans la main. C’est un non-sens, et on a le devoir de dénoncer l’injustice de ces procédures. Vianney Ouellet et fils doit mourir de rire. La Ville ne leur a jamais remis d’amendes pour avoir failli aux règlements d’urbanisme et elle les récompense même pour leur mauvaise gestion en leur donnant le droit de démolir un bâtiment patrimonial sans égard pour les résidents.

En conclusion,

  • Les expertises réalisées sur la Maison brune prouvent qu’elle n’est pas insalubre au point de justifier sa démolition et que le rapport d’ingénieur sur lequel la Ville s’appuie est inadéquat;
  • La décision prise par le Conseil de Ville de Rimouski d’accorder un permis de démolition pour le 304 avenue de la Cathédrale s’est basée sur un rapport biaisé et de fausses prémisses. La notion de « fin de vie utile » d’un bâtiment patrimonial est un concept qui n’existe pas. L’affirmation selon laquelle une « restauration serait assimilable à une démolition » est mensongère et ne s’appuie sur rien;
  • La valeur patrimoniale de la maison est reconnue par des experts en patrimoine et par une grande partie de la population, comme le prouve la mobilisation citoyenne, le nombre de personnes présentes aux réunions du Conseil de Ville et à l’audience publique, le nombre de lettres reçues par la Ville (161), la pétition qui a récolté plus de 2000 noms en une semaine;
  • Le projet de remplacement adopté par le Conseil, la construction d’un duplex, ne répond absolument pas aux besoins en grands logements dans la ville, va contribuer à l’embourgeoisement d’un de ses derniers quartiers abordables et risque réduire le nombre de résidents potentiels à cette adresse, aggravant la crise du logement;
  • La Maison est restaurable à des coûts nettemnet inférieurs à ceux d’une construction neuve, et plusieurs personnes ont manifesté leur désir de participer au projet;

Nous continuons de croire que la Maison brune mérite réparation, que le patrimoine vernaculaire mérite d’être conservé et que les droits des résidents méritent d’être respectés. Nous appelons le conseil municipal à remettre en doute sa décision. Tout ce qu’on pouvait faire pour faire valoir nos arguments, on l’a fait. Si ce n’est pas suffisant pour qu’un processus de révision soit enclenché, rien ne le sera jamais.

Notre histoire aura au moins pu attirer l’attention sur l’état navrant de la démocratie municipale.

En espérant que personne n’ait jamais à vivre ce que nous avons vécu,

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