Le blogue du rédac

L’innovation de conservation

Par Frédéric Constantin le 2022/08
Le blogue du rédac

L’innovation de conservation

Depuis près d’un siècle, on nous vend l’innovation comme une panacée. Vous vous sentez dépressif ? Voici un nouveau médicament utilisant une molécule révolutionnaire. Vous avez besoin de déconnexion? Voici une nouvelle application mobile de méditation. Vous voulez améliorer votre santé ? Voici une montre qui mesure votre rythme cardiaque et la qualité de votre sommeil.

      Raymond Kurzweil, un consultant célèbre qui aide aujourd’hui Google à inventer le monde de demain, estime dans son essai The Law of Accelerating Returns1  que le 21e siècle ne nous offrira non pas 100 ans, mais plutôt l’équivalent de 20 000 ans d’innovation technologique par rapport aux sociétés qui nous ont précédées. J’avouerai moi-même sentir par moment que les choses avancent trop vite pour pleinement les saisir. Alors qu’on sort d’une pandémie qui nous a vus apprendre à utiliser une pléthore de nouveaux outils technologiques, voilà qu’on nous bombarde d’information sur les cryptomonnaies, les algorithmes et l’automatisation d’à peu près toutes les facettes de nos vies. Si vous vous sentez dépassé aujourd’hui, attachez-vous bien, car ça ne fait que commencer.

Percées innovatrices, ruptures et incréments2

      Quand on pense à l’innovation, on s’imagine généralement de nouvelles technologies qui changent le monde. Il s’agit de percées innovatrices, comme ce fut le cas avec les voitures électriques. Cependant, ces percées requièrent d’importantes ressources et prennent souvent longtemps avant de laisser leur marque. Ainsi, même si la voiture électrique a été inventée en même temps que la voiture à essence3, il aura fallu un siècle avant qu’elle révolutionne l’industrie avec le lancement de modèles hybrides, comme la Insight de Honda et la Prius de Toyota, et de modèles 100% électriques, comme la EV1 de General Motors et le Roadster de Tesla.

      Ensuite, l’innovation de rupture permet de démocratiser l’accès aux percées innovatrices. Dans le cas de l’auto électrique, aucun joueur n’a eu autant d’impact sur le marché que Tesla. Par contre, malgré le succès d’estime que fut le Roadster, ce n’est qu’après le lancement du Modèle 3, un modèle abordable4, et des bornes de recharge rapides que la transition énergétique en matière de transport s’est accélérée.

      Le type d’innovation le plus répandu aujourd’hui est aussi le moins sexy, soit celui que l’on dit incrémental. L’innovation incrémentale vise à introduire des changements mineurs à une technologie et un marché qui existe déjà. Dans le cas des voitures, on peut penser à la ceinture de sécurité, à la transmission automatique ou, plus récemment, à l’inclusion de multiples options d’automatisation, comme le stationnement mains libres ou les régulateurs de vitesse dynamiques.

      L’innovation nous permet aujourd’hui de vivre dans un monde meilleur : il est ainsi possible de parcourir d’énormes distances en des temps records, de communiquer avec des gens à l’autre bout de la planète et de soigner des maladies qu’on croyait autrefois incurables. Or, l’innovation a ses limites. On arrive à un moment de l’histoire où l’innovation ne peut plus seulement améliorer les produits que l’on consomme, mais doit nous aider à complètement repenser les systèmes qui les produisent. Alors qu’on observe de façon de plus en plus manifeste les effets dévastateurs des changements climatiques, l’innovation doit faire une différence, une vraie. Or, pour les géants de ce monde, cette option est tout sauf enviable.  

L’illusion du changement

      Revenons à l’exemple de la voiture électrique. Bien qu’il s’agit d’une technologie essentielle pour se défaire de notre dépendance au pétrole, elle est loin d’être une solution parfaite. En effet, même s’il s’agit d’une excellente alternative à la voiture à essence en termes de production de gaz à effet de serre, la produire selon une logique capitaliste neutralise ses effets bénéfiques. Ainsi, pour arriver à créer l’entreprise de voiture électrique la plus profitable, on doit premièrement s’assurer de vendre le plus de modèles neufs possible. Dans les faits, la production d’une nouvelle voiture électrique génère autant de gaz à effet de serre que d’utiliser une voiture à essence compacte usagée pendant six ans.5

      Ensuite, on doit cibler les marchés les plus profitables, et, aujourd’hui, aucun marché n’offre de plus grand potentiel de profits que la Chine. Le hic ? Près des deux tiers de l’électricité produite en Chine provient de centrales au charbon,6 l’une des plus grosses sources de production de gaz à effets de serre. Donc, même si la voiture électrique elle-même est moins polluante, l’énergie qu’elle consomme ne l’est pas.

L’innovation au service du capitalisme, c’est comme un flip de maison : on s’assure que tout soit au goût du jour, mais on répare rarement les fondations. D’un point de vue purement financier, c’est logique : réparer des fondations, ça coûte cher, très cher. On préfère donc ne pas toucher à ce type de projets et on se concentre sur ce qui est payant. C’est pourquoi, aujourd’hui, la majorité de l’innovation que l’on nous vend est incrémentale. Les entreprises innovantes sont celles qui créent des appareils un peu plus rapides, qui lancent des produits un peu moins polluants, ou encore qui ont les modèles d’affaires les plus profitables7. Ces entreprises s’évertuent, à coups de milliards de dollars par année, à nous vendre l’illusion qu’ils agissent pour changer les choses, alors que dans les faits, ils s’acharnent à maintenir un système qui s’effrite tranquillement.

      Bien que l’inertie peut avoir les apparences d’un remède aux transformations rapides que notre monde vit présentement, nous devons aujourd’hui nous poser la question suivante : quels changements font vraiment une différence ?


[1] https://www.kurzweilai.net/the-law-of-accelerating-returns

[2] https://hbr.org/2017/06/the-4-types-of-innovation-and-the-problems-they-solve

[3] https://www.energy.gov/articles/history-electric-car

[4] Aujourd’hui, le Modèle 3 ne peut plus être considéré comme un modèle abordable. Alors qu’au dévoilement du modèle, on annonçait un prix de départ de 35 000$ USD, la voiture se détaille aujourd’hui à plus de 50 000 USD, 5 ans après son lancement.

[5] https://medium.com/age-of-awareness/keeping-your-old-gasoline-car-vs-buying-an-electric-car-which-is-better-f04b6ba32ea1

[6] https://www.statista.com/statistics/302233/china-power-generation-by-source/

[7] https://www.forbes.com/sites/innovatorsdna/2011/10/20/the-innovation-premium-our-methodology/?sh=34488c4c5c48

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