Le blogue du rédac

La fin de l’héliski?

Par Rémy Bourdillon le 2022/06
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Le blogue du rédac

La fin de l’héliski?

Par Rémy Bourdillon le 2022/06

Depuis mars 2022, les skieurs les plus nantis sont malheureux en France : il ne leur est plus possible de s’adonner à l’héliski, cette activité consistant à partir à l’assaut des sommets enneigés en hélicoptère pour profiter de la plus belle poudreuse des Alpes. Le gouvernement l’a en effet interdit, imitant ainsi d’autres pays comme l’Allemagne.

À vrai dire, il s’agit d’une correction d’une loi existante, qui bannissait déjà l’héliski depuis 1985, mais qui comportait une incohérence dont jouaient les compagnies offrant ce service : elles n’avaient pas le droit de déposer des skieurs sur des montagnes françaises, mais pouvaient aller les y chercher. Dans les Alpes, il leur suffisait donc de porter leurs clients sur des sommets italiens, d’où ils redescendaient par des pentes françaises.

Cela permettait à ces riches de s’envoler au-dessus des règles touchant le commun des mortels, ainsi que le rapporte le magazine Marianne : durant l’hiver 2021, lorsque le gouvernement français a fermé les remontées mécaniques dans le but de limiter la propagation de la Covid-19, les héliskieurs ont continué de s’adonner à leur passe-temps favori. Celui-ci est pourtant dénoncé depuis longtemps par des associations écologistes alpines, car il génère des gaz à effet de serre, mais aussi une pollution sonore particulièrement dérangeante pour la fragile faune montagnarde.

À l’heure de l’urgence climatique, alors que les glaciers fondent justement à cause des émissions des Terriens les plus riches, cette interdiction pourrait faire des petits : sera-ce bientôt la fin de l’héliski?

Une invention canadienne

C’est au Canada qu’on doit l’existence de cette activité que l’on pourrait aisément qualifier de non essentielle : les premières opérations commerciales ont été réalisées dans les Rocheuses dès les années 1960 par l’alpiniste d’origine autrichienne Hans Gmoser, décoré de l’Ordre du Canada en 1987.

Aujourd’hui encore, la Colombie-Britannique est la capitale mondiale de l’héliski, puisque c’est là qu’on trouve la plus grande concentration d’entreprises proposant de s’y adonner. Avec une empreinte carbone conséquente : la compagnie Northern Escape Heli Skiing a calculé que chacun de ses clients émet 620 kg d’équivalent CO2 pour chaque jour de ski – soit autant qu’un Sénégalais en une année. Cela inclut les déplacements en hélicoptère et la consommation énergétique des chalets de luxe éparpillés dans la montagne, alimentés par des génératrices au diésel.

Dans l’Est-du-Québec, il est possible de faire de l’héliski à Murdochville, fief du désormais renommé Chic-Chac. La pratique reste toutefois embryonnaire par rapport à ce qui se fait dans l’Ouest, à en croire le directeur marketing de l’entreprise, Félix Rioux, qui estime que cela ne représente que 30 heures de vol par année. Seuls deux monts situés à proximité sont accessibles, mais là non plus ce n’est pas donné : de 1 400 à 2 500 $ la journée par personne. Félix Rioux ne considère pas pour autant qu’il s’agisse d’une activité élitiste, dans la mesure où il est possible de faire une seule remontée pour 195 $.

Selon lui, d’autres personnes bénéficient par ricochet de l’existence de l’offre d’héliski, puisqu’elle peut « répondre aux besoins en matière d’urgence pour la recherche et le sauvetage sur un territoire plus vaste que celui occupé par le Chic-Chac. Certaines zones de territoire montagneux ne sont desservies par aucun service gouvernemental à ce jour, donc nous sommes une ressource essentielle en cas d’urgence dans les Chic-Chocs. »

L’abandon volontaire, pas pour demain

Soucieux de l’état du climat, certains se rendent à l’évidence et abandonnent d’eux-mêmes l’héliski. C’est le cas de Kaïlash Adventure, une association de professionnels de la montagne basée à Chamonix dans les Alpes, qui n’a pas eu besoin d’attendre l’interdiction officielle du gouvernement. « On veut initier quelque chose, expliquait le guide Éric Gramond à une télé régionale en 2019. Ce qui nous a poussés à faire ça, c’est que c’est vraiment une activité qu’on peut enlever et remplacer par quelque chose d’autre. C’est vraiment l’activité de luxe […] et c’est la plus polluante de toutes. »

Ce message résonnera-t-il au Canada? Pour Félix Rioux du Chic-Chac, il n’est pas pertinent de comparer la situation de la Gaspésie à celle de l’Europe, où les domaines skiables sont bien plus facilement accessibles par un imposant réseau de stations. L’héliski est donc là pour rester à Murdochville. « Nous croyons que ce modèle représente un impact moindre sur notre environnement que le développement d’infrastructures permanentes, comme l’ajout de plusieurs remontées mécaniques, d’hôtels et de condos en bordure des montagnes », soutient-il.

Dans les Rocheuses par contre, on ne peut pas dire que les infrastructures pour skier sont rares. Mais il sera dur de s’attaquer à l’héliski, tant il est devenu un secteur économique d’importance, générant un chiffre d’affaires annuel de 300 millions de dollars rien qu’en Colombie-Britannique. En 2018, à la manière de l’industrie forestière, le lobby de l’héliski a pondu un rapport alarmant sur les impacts économiques potentiels des stratégies provinciale et fédérale de conservation du caribou, espèce en grave danger de disparition dans les Rocheuses.

Des mesures fortes de protection du territoire du cervidé qui nuiraient à la pratique de l’héliski seraient une « grave erreur », conclut le document, qui ne précise pas si brûler une quantité colossale d’essence pour le simple plaisir de descendre une montagne vierge en est une autre. Dans ce grand pays nordique, on est donc probablement plus proche de la fin de l’hiver que de la fin de l’héliski.

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