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VOL XXIV No. 2 Éducation et solidarité internationale

Dix ans de Rencontres de musiques spontanées

Dix ans de Rencontres de musiques spontanées

2 juin 2015 par 

Un des membres du GGRIL, Olivier D’amours utilise sa guitare avec une cassette des années 1980! Photo: Mathieu Gosselin

Les Rencontres de musiques spontanées ont dix ans. Pérenniser cet événement était un pari audacieux et demeure un défi. Ce printemps, Tour de bras présentera une vingtième rencontre de musiques spontanées.

À l’automne 2005, Tour de bras offrait ses premières Rencontres de musiques spontanées (RMS). Dès le départ, la base était là : des musiciens de la France, de Montréal et de la région, avec le GGRIL : le Grand groupe régional d’improvisation libérée. Un joyeux mélange de collaborateurs qui sont tous revenus, au fil de ces dix ans, participer à ces rencontres créatives : le Français Jean-Luc Guionnet était ici en 2014, le Mont-Jolien Érick d’Orion, les Montréalais Martin Tétreault, Michel F. Côté et Jean Derome sont devenus des collaborateurs réguliers et des complices précieux.

Je peux dire que j’ai vu les RMS grandir, de l’extérieur évidemment, puisque j’ai couvert ces rencontres pour la radio dès le début, mais j’ai aussi eu l’occasion d’y participer à titre d’écrivaine et j’ai suivi deux formations vocales avec des invités de marque, tel Jaap Blonk. J’ai pu y côtoyer Joëlle Léandre, une des plus grandes contrebassistes qui soient. J’y ai été tour à tour étonnée, ravie, surprise. Dix ans de rencontres deux fois l’an, une belle occasion de faire le point avec le fondateur de l’événement, Éric Normand.

« Je viens de la littérature, mais je fais de la musique depuis longtemps. Je trouvais que le milieu de la musique stagnait ici, j’avais envie de proposer quelque chose de différent. C’est tout à fait idéologique pour moi la musique improvisée. C’est de trouver une manière de fonctionner en dehors de l’industrie et des cadres établis en fonction d’un marché. L’industrie force les artistes à une pratique monolithique et les empêche souvent de développer toutes leurs possibilités. Ce n’est pas vendable, quelqu’un qui va dans toutes les directions. On a été bien reçus : avant de faire les RMS, on avait fait une série qui s’appelait les concerts Par oreilles, il y avait pas loin de 125 personnes pour celui de René Lussier, mais je pense qu’on a un peu fait peur au monde! Il faut présenter les choses, ce n’est pas facile de changer les habitudes d’écoute du public. »

Dès le départ, l’organisation a reçu des appuis importants. L’apport de la communauté musicale montréalaise a été d’un grand soutien, et plusieurs musiciens sont devenus avec le temps, de précieux alliés de l’organisme : Michel F. Côté, Joane Hétu, Jean Derome, Hélène Prévost.

Éric Normand : « C’est un réseau assez facile, les improvisateurs aiment les rencontres et l’inconnu! On voulait proposer quelque chose de différent et les amener à travailler avec des gens avec qui ils n’auraient pas d’autres occasions de le faire, dans un cadre unique. Il y a des soirées avec des salles assez pleines. Je n’ai jamais pensé qu’en région c’était plus difficile qu’ailleurs. »

Le guitariste Rainer Wiens était d’ailleurs ravi d’avoir une trentaine de spectateurs dans la salle, puisque c’est environ ce qu’il a comme public à Montréal. Compte tenu du bassin de population, il était plutôt impressionné! Comme quoi le succès relève parfois de données bien relatives.

Après dix ans pourtant, beaucoup de gens dans la région ne connaissent pas encore cet événement certes difficile à définir. Les musiques improvisées, à l’image des musiciens qui s’y intéressent, puisent dans une large palette sonore. Au fil des ans, on a pu entendre dans ce contexte le Quatuor Saint-Germain, un ensemble de huit batteries, des instruments inventés, des performances, de la musique de chambre, du jazz, de l’électronique, de la chanson, du rock, en plus de permettre à des musiciens d’ici de se développer hors de leur zone de confort. Éric Normand : « Plus on se rapproche, moins on est connus! On est plus connus à Montréal que dans la région et on est plus connus à l’international qu’au Québec. L’autre jour, Renaud Bouillon, le directeur de l’ensemble Antoine-Perreault, me racontait qu’il était à Dieppe, en France, et quand il a dit qu’il venait de Rimouski, un musicien qui était là s’est exclamé “Rimouski! Je veux aller jouer là!” Ce musicien français connaissait les RMS! »

Quelques coups de maître

Les RMS ont réussi quelques coups de maître : le grand saxophoniste Evan Parker à Rimouski, c’était vraiment quelque chose. Pour avoir suivi l’évolution du GGRIL, il y a un avant et un après Evan Parker. Le musicien est d’ailleurs devenu un ambassadeur de choix pour l’ensemble rimouskois, son nom sur un disque du GGRIL attirant l’attention de critiques internationaux. Éric Normand : « Il y a dix ans, je n’aurais jamais pensé qu’on aurait Evan Parker ou Joëlle Léandre, aujourd’hui ce sont des amis. Et on a fait un disque remarqué avec Evan Parker. On travaille régulièrement avec des artistes internationaux. »

Les RMS ont connu un autre tournant avec la soirée hommage à John Cage, concoctée par Rémy Bélanger de Beauport, qui utilisait toutes les possibilités de la salle de spectacle de Rimouski. Un véritable déambulatoire pour le public, invité à voyager entre les espaces sonores. On a ouvert vers la performance, la danse et la littérature, mêlant parfois tout ça dans une seule soirée : aux RMS 15, au Centre d’artistes Caravansérail, dans un immense échafaudage, on a ainsi eu l’occasion d’entendre les mots de Stéphanie Pelletier et de voir évoluer la danseuse Valérie Sabbah au milieu des musiciens, un très beau concept.

Éric Normand fait le bilan de cette évolution : « L’événement a bonne réputation. Les musiciens le connaissent et ont envie de venir y jouer. Au fil des ans, on a accueilli des musiciens de l’Espagne, de l’Australie, de la France, du Liban, des États-Unis… Le zoo de nuit l’été dernier au parc Lepage a été un moment exceptionnel et mystifiant, même nous, on ne savait pas tout ce qui se passait! Evan Parker, le duo Derome -Lê Quan Ninh, c’était génial, on l’a mis sur disque. Le duo d’orgues à l’église Saint-Pie-X, c’était grandiose! »

Le GGRIL

« Je trouvais que le milieu de la musique stagnait ici, j’avais envie de proposer quelque chose de différent. » Photos : Mathieu Gosselin

Le Grand groupe régional d’improvisation libérée est un ensemble à géométrie variable d’une quinzaine de musiciens de la région. Le bassin essentiel de musiciens improvisateurs de la région, c’est cet ensemble. Si on pouvait résumer en un mot cette formation, j’opterais pour « éclectique ». Les musiciens du GGRIL, à l’instar des invités des RMS, proviennent de multiples horizons : classique, jazz, rock, musique traditionnelle, etc. On y retrouve des professionnels et des autodidactes, des gens de tous âges. « Avec le terreau qui s’est créé ici, avec des musiciens comme Jean Derome, on a eu l’occasion de jouer des créations, des œuvres écrites sur mesure pour nous. Nos disques ont été bien reçus partout à travers le monde. On a même eu un prix pour le meilleur disque jazz, on a battu François Bourassa, ce n’est pas rien! » d’ajouter le bassiste en riant. « On a fait un appel de dossiers dernièrement, on a reçu 36 propositions de compositeurs qui ont envie d’écrire pour le GGRIL, des gens d’ici, mais aussi des Russes, des Hongrois. Je reçois des offres de collaborations de partout dans le monde toutes les semaines. »

Le GGRIL a joué au Festival de musique actuelle de Victoriaville, à Montréal en mars dernier, et l’an prochain, l’ensemble fera une tournée en Europe : Vienne, Toulouse, Lyon, Paris, peut-être Berlin; sept concerts sont déjà confirmés dans la tournée.

Et demain?

Éric Normand : « On fait du développement de public, mais on a un public qui change. Un noyau de gens plus âgés et curieux est bien établi, mais les jeunes sont moins stables. Plusieurs quittent la région pour le travail ou les études, il faut les renouveler.On va vers les plus jeunes, on donne même des ateliers de musique au primaire. C’est très rare qu’on se retrouve avec une assistance décevante. L’année dernière, 800 personnes ont vu nos musiciens dans les parcs. Ça, c’est du développement de public! »

La tentation d’aller à Montréal? « Ça ne va pas mieux à Montréal. Ce n’est pas la même dynamique du tout, les musiques “non populaires” ne vont pas mieux ailleurs. Le seul avantage d’une grande ville, c’est la proximité des musiciens, mais tout est tellement précaire, faire un orchestre comme le GGRIL à Montréal, c’est impossible. »

« L’an prochain, un compositeur sera en résidence pendant trois semaines dans le parc du Bic pour créer une œuvre inspirée par le lieu et qui sera jouée par le GGRIL dans le parc du Bic. On veut aller de plus en plus de ce côté, créer des liens, offrir des résidences de création, faire appel à des artistes d’autres disciplines. Aux prochaines RMS, on va avoir de la vidéo improvisée. On songe même à enlever le mot musique de notre nom, parce qu’on va vers les collaborations avec des artistes de différents milieux. »

EN RAFALES Les RMS, c’est... Depuis 2005 Fondateur : Éric Normand Nombre de rencontres : 20 Nombres de disques : 15 Provenance des musiciens au fil des ans : 24 pays Membres du GGRIL : Raphaël Arsenault, Catherine S. Massicotte (violons), Rémy Bélanger de Beauport (violoncelle), Luke Dawson (contrebasse), Élizabeth Lima (clarinette), Alexandre Robichaud (trompette de poche), Mathieu Gosselin (sax baryton), Olivier d’Amours et Robert Bastien (guitares électriques), Marc-Antoine Mackin-Guay (guitare baryton), Éric Normand et Thomas Gaudet Asselin (basses électriques), Tom Jacques et Antoine Létourneau-Berger (percussions), Jean-Étienne Joubert (percussions). Public cible : oreilles curieuses www.ggril.wordpress.com/about www.tourdebras.com
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