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Une place au soleil pour tout le monde?

Par Julie Francoeur le 2014/11
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Une place au soleil pour tout le monde?

Par Julie Francoeur le 2014/11

«Il y a une place au soleil pour tout le monde, il suffit de la prendre », dit la vulgate libérale. Le phénomène inquiétant de l’exclusion sociale et du chômage de masse entre en contradiction avec cette vulgate, pourtant attestée par un certain nombre d’histoires à succès à l’américaine.

La postmodernité, comme époque, a été décrite de plusieurs façons. Une lecture possible consiste à s’attacher au domaine de la conflictualité sociale. Alain Touraine, en tant que théoricien de la postmodernité, a observé le passage de la problématique de l’exploitation à celle de l’exclusion. Dans le texte fondateur « Face à l’exclusion », publié en 1991, il écrit : « Nous vivons en ce moment le passage d’une société verticale, que nous avions pris l’habitude d’appeler une société de classes avec des gens en haut et des gens en bas, à une société horizontale, où l’important est de savoir si on est au centre ou à la périphérie. […] l’affaire n’est plus aujourd’hui d’être up or down mais in or out : ceux qui ne sont pas in veulent l’être, autrement ils sont dans le vide social. Il n’y a plus de modèle alternatif. »

Cette intuition, largement reprise et retravaillée depuis, vaudra à Touraine d’être considéré comme le premier théoricien de l’exclusion. Déjà, en 1992, il précise sa pensée avec « Inégalités de la société industrielle, exclusion du marché », dans lequel il interroge l’utilité de la notion d’« inégalité », et par là celle de « classe », et propose de la remplacer par l’idée de « justice ». Différents analystes en sciences sociales reprendront cette lecture excluante, dualisante, de la société. Bien que critiquée et anticritiquée, la question de l’exclusion deviendra commune à plusieurs disciplines des sciences sociales.

Dans ce contexte qui est celui du passage de la problématique de l’exploitation à la problématique de l’exclusion, on assistera, selon les sociologues de l’exclusion, à un bouleversement de la logique même des luttes sociales, voire à un véritable renversement des axes du conflit social, politique et culturel.

La lutte des places, une lutte pour l’existence sociale

Dans La lutte des places : insertion et désinsertion, Vincent de Gaulejac et Isabel Taboada Leonetti (étudiante d’Alain Touraine) décrivent les luttes sociales d’aujourd’hui comme des luttes pour l’existence sociale, concernant à la fois des populations qui avaient une place dans la société, puis qui l’ont perdue, et des populations qui n’ont jamais pu démontrer leur utilité; bref, des populations réduites à des problèmes sociaux, définies en fonction de la charge qu’elles représentent pour la société (assistés sociaux, personnes âgées) ou du danger qu’elles inspirent (jeunes, itinérants).

Il ne s’agit pas nécessairement, pour de Gaulejac et Taboada Leonetti, de nier l’existence des conflits de classes dans nos sociétés postmodernes, mais de s’intéresser à un type de conflits qui, selon eux, s’y substituent peu à peu. Des conflits qu’ils posent en termes de demande de reconnaissance, de refus du mépris et de peur de la déchéance. Des conflits qui, de leur avis, se vivent généralement sous un mode individuel, selon un régime libéral qui donne un rôle aux stratégies individuelles d’accès aux places.

Diviser pour mieux régner, ou l’aliénation des « exclus » les uns par rapport aux autres

La réapparition d’un chômage de masse relève d’une conjoncture marquée par un « déficit de places occupables dans la structure sociale ». C’est-à-dire d’une conjoncture où il n’y a pas de place pour tout le monde, où tout le monde, à tout moment, peut basculer du côté des exclus…

Le message est clair : chacun doit lutter, et de manière de plus en plus socialement agressive, pour se ménager une place dans la société et sur le marché du travail. Cette idée a pour principal effet d’alimenter l’aliénation des « exclus » les uns envers les autres en les mettant dans un état de compétition les uns par rapport aux autres. Elle s’accompagne au surplus du recul du travail social collectif au profit d’un travail social individuel visant la réinsertion sociale par l’emploi des individus exclus, car préjugés inemployables. La popularité actuelle des programmes d’employabilité, voire de préemployabilité, confirme ce jugement, tout en éclipsant la primauté des intérêts collectifs dans la lutte sociale.

Recul des intérêts collectifs, feu les inégalités?

Même si les intérêts collectifs reculent devant ceux de l’emploi, il semble paradoxal de suggérer la fin des classes sociales tandis que les inégalités se creusent. Le Rapport mondial sur le développement humain 1999 des Nations Unies témoignait, il y a 15 ans, de l’aggravation des inégalités sur le plan mondial, à commencer par la croissance des écarts de revenus : « Inégale, la mondialisation se traduit non seulement par l’intégration, mais aussi par la fragmentation, en opérant, au sein des communautés, des pays et des régions, une division entre ”intégrés“ et ”exclus“. Les inégalités extrêmes qui séparent marginalisés et nantis attisent les tensions et les conflits sociaux. » L’avènement d’une décennie d’austérité, depuis, n’a fait qu’empirer la situation.

De ce point de vue, la notion d’inégalité demeure sans conteste justifiable sur le plan analytique, et l’analyse de classe demeure par là tout aussi utile. Aussi aurait-on bien tort de conclure à un bouleversement spontané de la logique même des luttes sociales, alors que le grand bouleversement postmoderne semble plutôt le fait de l’incantation.

… et puis, qu’avons-nous dit de celles et de ceux qui ont choisi l’exclusion?

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