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Les forces de l’homme et de la nature

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Les forces de l’homme et de la nature

Dans son neuvième roman, Jean Bédard livre un conte, voire littéralement un chant, qu’il faut aborder ainsi dès les premières pages afin de ne pas offrir de résistance au langage parfois hautement métaphorique et parvenir à se laisser bercer. Du début à la fin, l’encre coule comme un hymne au temps, à la terre et à la nature, et offre un regard sur la vie dans sa complexité, en toute simplicité.

Avec pour toile de fond la rudesse et la blancheur de l’hiver dans l’immensité boréale du Nitassinan, territoire ancestral innu, Shashauan tente d’assurer la survie et la descendance de sa famille, de son clan. C’est à travers l’œil amusé d’un grand-père que l’auteur nous invite à suivre le parcours de sa petite-fille qui, vers le nord, deviendra femme, chasseresse et mère. Exceptionnellement soumise au rituel initiatique des jeunes garçons, Shashauan, dans une cérémonie empreinte de fierté et de souffrance, se voit porter sur ses petites épaules le passé et le destin de ses ancêtres. Ce rituel, elle l’accomplira avec la légèreté de l’hirondelle, Shashauan Pelshis, la femme oiseau des Innus, dont le rite de passage à l’âge adulte est décrit d’une manière très intimiste, dans une pureté parfois surprenante. Le narrateur assiste tendrement au moment où sa petite-fille prend conscience de sa propre sexualité et s’y ouvre. Une quête sous le signe des entrailles – de la chasse aux caribous à la maternité – nous invite à suivre le destin d’une famille qui part à la rencontre de l’Autre, l’Inuit, pour assurer sa survie et sa continuité. De ses premiers balbutiements dans sa vie de femme à celle de future mère qui laisse son premier amant derrière elle pour poursuivre sa liberté, Shashauan va à la rencontre de sa propre histoire.

Je tais volontairement le cœur du roman que je résumerai ici par aventures, émotions et intensité à travers laquelle, j’en suis certaine, les images se mettront en place et le scénario prendra vie sous les yeux du lecteur.

Les rites, les rituels et le quotidien des personnages sont peints à l’échelle de l’individu.

Dans cette écriture, la culture n’est pas décrite, elle est partagée avec justesse et bien documentée. Les rites, les rituels et le quotidien des personnages sont peints à l’échelle de l’individu. Des premières chasses à la mort d’un être cher et d’un mari, il s’agit d’une plongée douce et chaleureuse, malgré la froidure de l’hiver, dans un univers circulaire où la mort chevauche la renaissance, tant à travers le climat qu’à l’intérieur de la cellule familiale. Le chamanisme de chasse, l’adoption rituelle, l’appartenance au territoire… Bref, on revient de cette lecture comme d’un voyage, d’un songe ou d’un film.

Jean Bédard signe un roman peaufiné où le regard sur le temps, la vieillesse et la (sur)vie est si bien ficelé qu’il semble s’en dégager une vision bien personnelle. Dans Le chant de la terre innue, il livre incontestablement une part de sa sensibilité sans aucune réserve.

À mi-chemin entre Atanarjuat, la légende de l’homme rapide (2001) du cinéaste inuit Zacharias Kunuk et Pierres vives de John Feeney (1958), peut-on rêver d’une fiction documentaire inspirée de ce roman?

Jean Bédard, Le chant de la terre innue, Montréal, VLB éditeur, 2014, 272 p.

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