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Le fond du baril

Par Catherine Beau-Ferron le 2014/03
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Le fond du baril

Par Catherine Beau-Ferron le 2014/03

La simple idée que l’accès au pétrole ait une fin donne le vertige : une partie de nous refuse d’envisager toutes les conséquences de cette réalité tellement notre monde est pétrole. L’idée d’une technologie salvatrice emplit les imaginaires, mais le fait est que rien ne remplacera les énergies fossiles pour bouger, communiquer, fabriquer et aller aussi vite, aussi loin, à tout moment.

La croissance économique, dynamique vitale au capitalisme, carbure au pétrole. On essaie de maintenir cette bulle à coup de dangereux projets d’exploration et d’exploitation. Projets de moins en moins rentables et de plus en plus promus par une propagande pernicieuse, celle qui veut nous cacher le plus longtemps possible la fuite en avant. Penser à l’après-pétrole consisterait d’abord à décoloniser notre imaginaire de l’idée absurde d’une croissance illimitée de notre consommation1. Car le modèle actuel n’est pas seulement défaillant, il est impossible à maintenir puisqu’il n’existe qu’en niant les limites des écosystèmes. Une sortie du pétrole est nécessaire avant d’en arriver aux dernières gouttes, car le climat et les inégalités s’emballeront bien avant qu’on atteigne le fond du baril.

La Gaspésie, cette carte postale un peu abîmée, est une région économiquement pauvre mais forte de richesses naturelles. Sa population est soi-disant habituée à se faire vendre des rêves de croissance économique à coups de jobs éphémères et de dégâts durables. Elle est le terrain de jeu idéal pour l’implantation d’industries pillardes et polluantes : de Murdochville (mine) à Port-Daniel (cimenterie), en passant par le Saint-Laurent (effondrement des stocks de morue), on en est maintenant à imposer l’extraction de pétrole par fracturation. Et si quelques réfractaires s’y opposent, on exige d’eux la solution! Proposer une Gaspésie sans pétrole? On peut avoir un petit vertige quand on pense à tous ces villages éparpillés le long de la 132, à la nourriture qui fait des milliers de kilomètres pour arriver chez nous et aux vidanges qui en parcourent des centaines pour en sortir.

Effectivement, la question de l’alimentation est fondamentale. Un mythe circule quant à l’extrême difficulté de produire de la nourriture en Gaspésie. Pourtant, l’ensoleillement y est enviable, l’eau encore d’excellente qualité. Certes, la saison est courte, mais plusieurs enthousiastes pratiquent déjà l’agriculture paysanne, la pêche de subsistance, la cueillette, la chasse viable et parviennent à une certaine autonomie. Ces exemples individuels, quoique insuffisants, peuvent être vus comme des prototypes d’un projet global qui passerait par la mise en commun d’espaces, d’outils et de savoirs.

Pour que la Gaspésie puisse nourrir les communautés qui l’habitent, il faudrait se doter des infrastructures collectives nécessaires. On pourrait par exemple rediriger l’argent donné aux industries extractives pour l’investir dans des serres solides, de l’outillage durable, des semences et des cultivars adaptés, et des lieux de documentation et de partage de l’information. Nous donnerions ainsi le coup d’envoi à une économie plus viable et surtout plus compatible avec notre écosystème.

Que faire pour le transport, les communications, les vêtements, pour tous ces objets fabriqués et aller aussi vite, aussi loin, à tout moment? En fait, on doit faire des petits deuils pour se recentrer sur nos vrais besoins, notamment dans notre vie sociale, car c’est le moment où jamais de resserrer les liens, de coopérer, de co-créer. Il n’y a pas de mode d’emploi : c’est une aventure expérimentale, multi-dimensionnelle, hétérogène. Et puis souvenons-nous que l’humanité ne part pas de zéro : nous avons derrière nous des siècles et des siècles sans pétrole. Une grosse partie de la planète, en ce moment même, vit encore avec un accès minimum à cette ressource : il est temps d’apprendre d’eux et d’arrêter l’exploitation des écosystèmes qu’ils habitent et qui nourrissent à leurs dépens notre mode de vie vorace.

Pour les habitantes et les habitants de la Gaspésie, l’après-pétrole, plutôt qu’un plan B, qu’une transition subie et inévitable, pourrait être envisagé comme un point de départ vers une vie plus saine, ancrée dans la réalité d’une planète finie en termes de ressources, mais infinie en termes de façons de vivre. Il est légitime que l’angoisse nous paralyse lorsqu’on aborde ce problème à l’échelle individuelle, mais l’audace collective, au contraire, peut mener très loin. Nous pouvons nous réapproprier la parole qu’on nous a volée en douce, réfléchir à ce qu’on veut développer « viablement » sur le territoire, rebâtir cette parole, l’imposer même, échanger en somme… mais pas que des mots!

Aujourd’hui, pendant que nous vivons ce tournant majeur de notre histoire, disons-nous que « ce que l’action collective délibérée ne fera pas, aucun mécanisme ne le fera2. »

  1. Serge Latouche, Décoloniser l’imaginaire. La pensée créative contre l’économie de l’absurde, Parangon, 2003, 172 p.
  2. Gilles Gagné, « Sortir de l’âge de l’identité », Relations, no 740, mai 2010.

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