Actualité

Les fleurs du mal

Par Guillaume Chevrette le 2012/06
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Les fleurs du mal

Par Guillaume Chevrette le 2012/06

3h am – Facatativá – Cundinamarca – Colombie

Comme à tous les jours, le cadran sonne chez Amparo Torres. Comme à tous les jours, elle doit se lever pour préparer le déjeuner de ses deux jeunes garçons, Juan et Camillo. Quand le déjeuner sera prêt, elle préparera aussi leur repas du midi et leur souper car elle ne sait pas à quelle heure elle rentrera à la maison. Ensuite, comme à tous les jours, elle fera le ménage de son appartement de deux pièces. En Colombie, un appartement doit toujours être propre.

Si Amparo se lève si tôt, c’est qu’elle doit être à son travail dès 6h30. Pendant cinq heures, elle coupera des fleurs qui seront ensuite empaquetées et exportées pour que le marché mondial puisse en profiter. Des roses, des œillets, tant de couleurs qu’Amparo ne voit plus. Pour elle et des milliers d’autres travailleuses de la floriculture en Colombie, les fleurs ne symbolisent pas l’amour pour une mère ou une déclaration d’amour. Les fleurs sont le produit d’un travail qui ultimement la rendra malade à cause des nombreux pesticides employés (qu’elle bouffe littéralement) ou encore à cause des gestes sans cesse répétés. Ensuite, elle prendra soin de milliers d’autres fleurs en croissance qu’elle coupera dans quelques jours, dans quelques semaines. Avec un peu de chance, elle sera de retour à la maison vers 20h00, sinon, ses enfants ne la verront pas ce soir.

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Si les travailleuses comme Amparo ont de la difficulté à s’organiser, c’est que les entreprises multinationales associées à la floriculture en Colombie menacent sans cesse celles qui tentent d’améliorer leurs conditions salariales. Le rendement qu’elles doivent obtenir croît sans relâche tandis que leurs conditions de travail, elles, ne s’améliorent pas.  Elles ont peur de perdre le salaire misérable qu’elles gagnent à chaque mois; à peine 250 dollars par mois, à peine de quoi payer le logement de la famille, les vêtements des enfants, à peine de quoi se nourrir.

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Les femmes que nous avons rencontrées à Facatativá, dont Amparo Torres, sont en train de s’unir grâce à Ultraflores, l’un des (trop) rares syndicats indépendants de l’industrie de la floriculture en Colombie. Elles se rencontrent presque en cachette et leurs revendications, plus que légitimes, peinent à être écoutées par la partie patronale. L’industrie de la floriculture en Colombie s’inscrit dans le marché mondial et si on veut vendre, il faut rester compétitif. Les fleurs chinoises et celles de d’autres pays en développement sont de plus en plus présentes sur le marché, et les consommateurs, souvent de l’autre côté du globe, veulent le prix le plus bas. C’est la loi du marché.

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Cinquante pourcent des fleurs vendues au Canada viennent de la Colombie. Les sceaux de qualité que certaines arborent fièrement sont mal contrôlés, aussi, il est difficile de trouver de véritables fleurs éthiques provenant du troisième pays hispanophone le plus important après le Mexique et l’Espagne.

Au Canada, nous consommons moins de fleurs qu’en Europe ou aux États-Unis. Autant dire une goutte dans l’océan de la floriculture. Et le simple fait de ne plus acheter de fleurs ne réglera en rien la problématique. D’un côté comme de l’autre, les travailleuses comme Amparo seront perdantes. Une piste de solution: demandez à votre fleuriste quelles sont les conditions de travail des femmes qui cultivent les fleurs que vous souhaitez offrir. Comme avec les vêtements, peut-être arriverons nous, avec le temps, à une amélioration. Toutes les petites victoires sont bienvenues, à condition qu’elles ne soient pas éphémères… comme les fleurs.

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Le projet Reporters Nord-Sud de la consommation responsable est un projet du CIBLES, le Carrefour international pour l’engagement social, et a été rendu possible grâce à l’appui, entre autres, du Fond régional d’investissement jeunesse,  des Offices internationaux du Québec pour les jeunes et de la Fondation Village Monde.

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