Champ libre

Qui a peur de Jacques Hurtubise  ?

Par Mylène Tavernier le 2012/01


Champ libre

Qui a peur de Jacques Hurtubise  ?

Par Mylène Tavernier le 2012/01

Il y a du danger dans l’œuvre de Hurtubise, de l’estafilade et du coup de griffe. Il y a de l’agression, de la bavure, de la macula – cette tache incongrue qui se répand jusqu’à occuper tout l’espace. Sa peinture explose, elle advient sous les yeux de celui qui la regarde, elle cherche à faire peur.

Cette rétrospective de l’œuvre de Jacques Hurtubise présentée au Musée régional de Rimouski est intitulée Jacques Hurtubise. Batailles. Par ce pluriel, on comprend que chaque tableau est une sorte d’affrontement entre l’artiste et sa peinture. L’un et l’autre se malmènent, se triturent, se jettent de la couleur au visage.

L’artiste, né à Montréal en 1939, n’a jamais renoncé au combat et n’a cessé de faire évoluer son rapport à la peinture. Influencé à la fois par l’expressionnisme abstrait – dont il s’imprègne lors d’un long séjour à New York dans les années 1960 après l’École des Beaux-arts – et par l’esthétique plasticienne québécoise  : il oscille entre éclatement de couleurs, de formes et minutie géométrique avec contrôle extrême. Cette alliance aux airs de paradoxe se retrouve particulièrement incarnée dans ses œuvres les plus récentes. USA Today (2004), notamment, présente une vaste tache, comme de l’encre ou du pétrole, explosée sur une parcelle des États-Unis. La carte géographique bariolée disparait sous l’impact. L’œuvre est numérique et le chaos une illusion minutieusement orchestrée à coup de pixels. D’autres toiles disparaissent sous des giclures de peinture en tous sens. L’observation rapprochée révèle cependant que ces giclures sont les produits de pochoirs, comme si le peintre semblait connaître au préalable les tenants et les aboutissants de l’œuvre.

Qu’en est-il alors de l’acte spontané  ?

Il semble qu’au-delà du désir de contrôler sa peinture, l’artiste ait plutôt cherché à l’« assister  », à la nourrir de sa technique, à bien l’armer pour qu’elle puisse ensuite mener son propre combat et le surprendre. Hurtubise répand un épais pigment sur une toile suivant les tracés qu’il entend, puis il renverse une seconde toile sur la peinture fraiche et observe la symétrie obtenue  : entre les réseaux de couleur, une gueule de dragon s’ouvre béante, un satyre hilare grimace, ou encore… Et il recommence. La peinture s’exprime, hurle de rage ou de rire à la tête de l’artiste qui n’attend que cela  : être surpris, avoir peur.

« C’est un tableau qui va me tuer1 », dit-il. L’Art n’est pas un animal tranquille qu’on nourrit d’un peu de peinture, qu’on cerne de quelques crayonnés et qu’on maquille à l’encre. Chez Hurtubise, c’est une bête pleine de vitalité qui griffe, laboure et crache. Batailles, le titre de l’exposition, comme la teinte d’orange vif choisie pour les murs et le dépliant, en donne la pleine expression  : l’homme a fait de sa vie une lutte pour l’Art et dans chaque toile, l’Art combat. Des sérigraphies plus anciennes en passant par les masques (les aplats à l’acrylique en symétrie), jusqu’aux toiles imposantes où bouillonnent des taches démesurées et se déploient des striures à taille humaine, l’ensemble de l’exposition donne à voir l’évolution du travail d’un « bagarreur  » selon les mots de Bernard Lamarche, commissaire de l’exposition.

Les toiles exposées, essentiellement issues des réserves du musée, dialoguent entre elles en une sorte de vacarme silencieux. Les taches répondent aux griffades, qui elles-mêmes haranguent des grilles. Ces dernières forment un pan particulier de l’œuvre de Hurtubise  : elles ne sont plus l’incarnation de coups portés, mais la structure sur laquelle on voudrait porter des coups tant elles semblent, dans leur perfection mathématique, bannir la patte humaine.

L’une des œuvres porte ainsi tout à la fois la grille, les coups et le regain d’humanité  : Nika (1971). Cette sérigraphie dominée par le noir, moins colorée, moins imposante que les œuvres qui l’entourent, présente une sorte d’assemblage de lourds pavés ou de carreaux de verre, tout ébréchés et usés. Juxtaposés serrés, ils ne laissent filtrer qu’une maigre lumière blafarde  : la trame du papier. Profondeur obstruée qui rappelle une fenêtre encrassée et aveugle ou le pavage d’une vieille ruelle. Pourtant, dans le coin gauche de l’œuvre s’immisce une autre lumière, d’autres couleurs. Du rose, du jaune, du vert, de l’orange. Fluo. Sans compromis.

Criardes ces couleurs, laides même, pourrait-on dire, pour ne pas faire dans la nuance, à l’instar de l’artiste.

Ces couleurs sont. Et surtout, elles sont vivantes, chaudes, presque parfumées. Et surtout, elles vont tout emporter comme une marée folle, pavés et débris de verre. Sous leur assaut, la grille se fendille, craque et la bête qui demeure dans toute œuvre de Hurtubise s’apprête à recouvrer sa liberté.

N’ayez pas peur de Jacques Hurtubise… Mais faites comme lui  : craignez sa peinture, elle mord  !

L’exposition Jacques Hurtubise. Batailles est présentée au Musée régional de Rimouski jusqu’au 15 janvier 2012.

1. Cité par Lorna Farrell-Ward dans Jacques Hurtubise, Vancouver Art Gallery, 1981.

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