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En Cargolie, entre là-bas et ici

Par Nadia Plourde le 2009/01
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En Cargolie, entre là-bas et ici

Par Nadia Plourde le 2009/01

L’auteure de La Gloire de mes élèves1 n’a pas fini de nous étonner. Après avoir fait deux séjours de six mois au village de Kangiqsujuaq, au Nunavik, voilà que Nadia Plourde nous convie à une autre aventure, cette fois à bord d’un cargo. Nous publions ici la première partie de ce récit de voyage, qui relate son départ d’Anvers, en Belgique, et qui nous laisse dans l’infini de l’Atlantique. N’ayez crainte! La seconde partie du récit sera publiée dans le prochain numéro du Mouton NOIR.

Me revoilà sur terre. J’ai vécu une traversée fantastique. Rien de moins. Départ d’Antwerpen (Anvers, Belgique) le 28 octobre à 23 h 40 et arrivée à Montréal le 6 novembre à 12 h 05. Dorénavant, devant une carte du monde, je saurai enfin où placer mon doigt dans l’Atlantique pour tracer un chemin entre l’Europe et mon bout d’Amérique. Aucune minute de ce voyage de dix jours ne m’a paru longue, ennuyante ou angoissante. Bien au contraire. Ce que je n’avais pas prévu, c’est que je n’aurais qu’une envie : prendre la mer à nouveau.

Le bateau

Le Flottbek fait 169 mètres de long et 27 de large, avec une « tour » de huit étages. C’est un navire flambant neuf, construit en 2005. Il appartient à des Allemands, mais navigue sous pavillon anglais. Il n’y a pas qu’un ancien premier ministre du Canada qui a des trucs avec l’impôt pour promener ses bateaux… Depuis ses débuts, le porte-conteneurs effectue toujours le même trajet en triangle : Montréal (Québec), Liverpool (Angleterre) et Antwerpen (Belgique). Il n’y a pas de véritable arrêt : le temps de décharger et de charger, et il est reparti.

Notre cargaison Antwerpen-Montréal comprenait beaucoup de choses différentes, je n’ai pas eu accès à l’inventaire, mais j’ai appris qu’il y avait des fruits, des légumes, des freins de voiture… et des biscuits au chocolat! Nous transportions 675 conteneurs sur une capacité de 1400. Le nombre de conteneurs dépend du poids total de ceux-ci. En fait, la mission consiste à livrer des marchandises. Tout simplement. À une échelle méga…

Les gens à bord

Nous étions 23 en tout. Sauf avec Richard et André (deux passagers), tout se passait en anglais. Je m’en viens pas pire pantoute in English.

L’équipage

J’ai rencontré des gens extraordinaires.

Le capitaine Block, 39 ans, Allemand (donc blond aux yeux bleus et grand). Il a une queue de cheval en plus d’une coupe en brosse. Si c’est vrai que les marins ont une femme dans chaque port, je suis disponible pour le capitaine Block à Montréal…

Thilo, le chef ingénieur, Allemand aussi, sourit seulement au capitaine. Un grand avec une face de clown triste. Moi, je l’appelais Monsieur Smile Sourire juste pour faire rire les trois autres passagers.

Il y avait les marins d’Europe. Igor, le Russe, ingénieur; la première fois que je l’ai rencontré, j’ai songé qu’il s’agissait d’un vrai prototype comme nos préjugés en fabriquent à propos de la Russie : froid, soumis et peu communicatif. Mais j’ai eu l’occasion de réviser ma première impression : Igor s’est révélé un homme attachant, timide et pour qui une bonne forme physique garantit une bonne santé mentale.

Andreï, le Roumain, chef électricien, qui disait quelques mots en français.

Juris, le Lituanien, électricien, 6 pieds 5.

L’Autrichienne Doris, au milieu de son stage d’apprentissage d’une durée de cinq mois. Après, elle commencera des cours pour devenir officier. C’est une femme que j’ai trouvé vraiment sympathique et fascinante.

Et les incroyables Philippins, pleins de joie de vivre : le premier officier, Nathaniel, le second, Juvito (prononcez Jou-pi-to), et le troisième, Henry. En gros, leur travail consiste à conduire le cargo à tour de rôle. Il y avait Nestor, celui qui s’occupait de nous, il nous servait les repas et organisait notre logistique. Reagan, homme de pont, 24 ans, sur le bateau depuis novembre 2006, en congé en arrivant en Antwerpen après un an à parcourir ce triangle, vous vous rendez compte? Jesus, le deuxième ingénieur, Enrique, le cuisinier. Et les autres dont je n’ai pas connu le nom, rien que le sourire chaleureux et les manières affables.

Les passagers

Nous étions quatre passagers.

André, 61 ans, Marseillais, travaille dans une banque, en est à son quatrième voyage sur un cargo. Il continue jusqu’à Liverpool pour compléter à Antwerpen. Le grand tour, quoi.

Richard, 40 ans, originaire de l’île de Noirmoutier, habite Paris depuis plusieurs années. Il est éditeur scolaire chez Hachette. Avec lui, j’ai vraiment sympathisé, on a beaucoup rigolé.

Peter, de Vancouver, 24 ans, viticulteur dans la région de l’Okanagan. Un beau grand jeune homme réservé, mais une fois apprivoisé, très plaisant à côtoyer aussi.

Et moi, enseignante-voyageuse-écriveuse, je réalise mon rêve de naviguer sur un gros bateau avec des vrais marins.

Les côtes de l’Irlande - Photo: Nadia Plourde

Les conditions de travail

La plupart des Philippins travaillent six mois avant d’avoir un congé d’environ un mois… Mais ils peuvent être neuf mois en mer aussi, c’est fréquent d’après ce que j’ai compris. Je n’ai qu’à penser à Reagan, sur le Flottbek depuis un an. Je ne sais pas si vous pouvez imaginer ce que ça représente. Le capitaine, l’ingénieur en chef et les Blancs en général ont des horaires de trois mois (trois mois en mer, trois mois sur terre : le rêve, à mon avis). Oui, il y a une grande différence entre les salaires des Philippins et celui du reste de l’équipage, peu importe le poste occupé. En fait, le capitaine m’a appris que le salaire est surtout déterminé par le pays d’origine. Par exemple, les Philippins ne coûtent pratiquement rien, mais, chez eux, avec ce salaire, ils ont de grosses maisons, du personnel, ils sont des riches. Ne sont pas prêts de déménager dans un autre pays dans ces conditions, ai-je fait remarquer au capitaine. Celui-ci m’a précisé que si leurs salaires et leurs compétences augmentent trop, les armateurs se tourneront vers le Bangladesh pour embaucher de nouveau à petits prix. De quoi être vraiment perplexe.

Le Flottbek amarré à Antwerpen (Belgique) - Photo : Nadia Plourde

Le quotidien

Pour profiter de ce genre de traversée où les passagers sont secondaires, je crois que l’on doit d’abord être bien avec soi-même. Apprécier les jongleries, la contemplation, l’observation. Aimer lire ne peut pas nuire. Nous étions totalement maîtres et responsables de notre temps. Alors j’ai lu, je me suis promenée dehors, j’ai rêvassé jusqu’à mes siestes et j’ai dormi jusqu’aux rêveries… L’heure des repas rythmait mes journées : entre 7 h et 8 h, entre 11 h 30 et 12 h, entre 17 h 30 et 18 h. Nous mangions avec les officiers, et tous les Philippins mangeaient un peu plus loin sur le même étage. Quand j’ai relevé cette observation, Nestor m’a expliqué qu’avec nous, il n’y avait plus de place, alors Nathaniel, Juvito et Henry, qui ont le grade d’officier, préféraient bouffer avec leur gang. Le cuisinier Enrique leur préparait régulièrement des plats de leur pays, qui ne ressemblent pas du tout aux plats préférés des Allemands, plus hauts dans la hiérarchie.

J’ai passé beaucoup de temps dans la wheelhouse (pont, poste de pilotage, timonerie, 8e étage), parce que c’est l’endroit le plus haut du bateau, on y a une vue à 365 degrés. J’avais l’occasion de jaser avec les marins (très curieux des Amérindiens, de l’hiver et des ours polaires) et d’échanger avec les autres passagers, de regarder les cartes, de photographier notre parcours sur les tableaux électroniques. Mon carnet de notes est étonnamment peu rempli. Je n’avais pas envie de nommer mon état, seulement d’en profiter, de savourer cette paix suprême qui m’habitait. En arrivant dans ma cabine, je prenais mon carnet par réflexe, puis j’y écrivais : « Je suis heureuse. » Je levais les yeux vers la mer et lâchais tout pour me perdre dans cet infini

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Notes:

1.  Nadia Plourde, La Gloire de mes élèves. Chroniques du Nunavik, Montréal, Les 400 coups, 2008, 288 pages.

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