
2025 se sera révélée tristement prolifique en décès de personnalités québécoises marquantes. Tombées comme des mouches, elles sont allées gonfler les rangs de nos héros et héroïnes disparus, en partie rassemblés dans le recueil de portraits Nos Géantes et nos Géants, de Jehane Benoît à Nelly Arcand et de Champlain à Camille Laurin. La Fondation Lionel Groulx a fait ainsi œuvre utile en moussant notre fierté nationale et identitaire souvent défaillante. Comme devant l’immense Victor Lévy-Beaulieu.
Fin septembre, Stéphane Laporte, dans La Presse, a bien rappelé dans sa chronique « Le temps des deuils », à quel point c’était l’hécatombe dans les rangs de nos devanciers. Un véritable « été meurtrier », écrit-il. Au Québec seulement, la moisson de la Grande Faucheuse a emporté tour à tour, tenez-vous bien, Serge Fiori, Pierre Foglia, Victor-Lévy Beaulieu, Guy Rocher, René Homier-Roy et Marc Garneau. Le Québec dit « moderne », ils l’ont en partie engendré.
Nos anciennes célébrités nichées dans la façade de l’Assemblée nationale à Québec ont rejoint leurs ancêtres depuis longtemps. Leur architecte, Eugène-Étienne Taché, a bien fait de baptiser cette fresque « Je me souviens ». Mais il faudra bientôt trouver d’autres endroits pour nous souvenir des plus récents.
VLB et Vigneault, deux immortels
« Immortels », oui, j’ose le terme, comme à l’Académie française, qui a depuis belle lurette compris que les artistes en général et les écrivains en particulier laissent derrière eux une œuvre qui leur survit, ce qui les rend, littéralement, immortels.
Chaque fois que notre grand chantre national Gilles Vigneault resurgit dans l’actualité, lui l’immortel vivant de 97 ans, je me demande dans combien de temps ce sera son tour… Vigneault a écrit à la fois nos plus ambitieux et fédérateurs hymnes nationaux, magnifié nos plus grands héros de l’ombre et chanté les petites misères du quotidien. Il atteindra bientôt le siècle, cet immense poète né en 1928. Sa vie-fleuve embrasse une carrière-fleuve, une œuvre-fleuve, un destin-fleuve. Prions pour que pas un seul des petits politiciens partisans et aveuglés qui nous gouvernent n’ait l’ombre du début du bout de la queue de la naissance de la mauvaise idée de le priver de funérailles nationales.
C’est pourtant le malheureux sort auquel nos caquistes ont condamné le grand Victor-Lévy Beaulieu. « Pas assez consensuel », balbutiaient-ils entre l’adoption de projets de loi sans envergure. Entre silences coupables. Entre oublis impardonnables. Faut-il être obtus et petit pour l’avoir étriqué, confiné dans des funérailles régionales. Heureusement, nos deux députés de la région, Mathieu Rivest et Amélie Dionne, contrits, ont su déplorer haut et fort cet état de fait. Mais ils comptent pour peu devant leur hégémonique chef François Legault, nationaliste quand ça sert ses intérêts. L’arbitraire est roi : Carl Tremblay, ex-chanteur des Cowboys fringants, a bien mérité des funérailles nationales, alors pourquoi pas VLB? Quels demi-civilisés sommes-nous pour, d’un côté, hisser aux nues un chanteur populaire, aussi consensuel et talentueux soit-il, et ignorer un écrivain prolifique et surdoué comme Beaulieu? Quels critères subjectifs entrent ici en jeu, et tirent les ficelles en coulisses? J’y reviendrai dans ma prochaine chronique.
L’œuvre colossale de VLB
Quoi qu’il en soit, le brouhaha médiatique que provoque chaque décès donne l’occasion de nous ramener de force à une œuvre quand nous l’avons négligée. La disparition de notre Victor Hugo de Trois-Pistoles m’a poussé à me replonger dans sa production littéraire foisonnante et colossale, à commencer par son recueil Contes, légendes et récits du Bas-du-Fleuve, paru en 2003. S’y déploient sa plume vivante, alerte et fraîche; son désir de témoigner de l’âme de sa région et de son peuple; son esprit de synthèse remarquable. On s’ennuierait de lui à moins que ça… Lévy Beaulieu est le seul de nos grands écrivains à s’être colletaillé avec les plus grands écrivains du monde, à travers ses volumineux et intimidants essais littéraires sur Joyce, Melville, Tolstoï, Voltaire, Buies, Ferron et… Nietzsche! Comme l’une de ses idoles Victor Hugo, il a excellé dans tous les genres existants : romans, textes dramatiques, essais critiques et polémiques, témoignages, chroniques et même, tout récemment, poésies. Un grand total de 70 œuvres, auxquelles s’ajoute la scénarisation de feuilletons télé hyperpopulaires, de l’Héritage (82 épisodes) à Bouscotte (121), du Bleu du ciel (57) à Montréal P.Q. (86) et Race de monde (118). Additionnés, on atteint 464 épisodes!
Et moi, qui n’aurai somme toute produit que le quart du huitième de la moitié et quelques poussières de ce Grand Œuvre, il ne me reste qu’à m’incliner bien bas, tout en lui levant mon chapeau bien haut. Et à lui souhaiter, là-haut, parmi ces écrivains trépassés qu’il a si bien illustrés, de passer du bon temps en leur compagnie.


