
Bien que mon intérêt pour l’agriculture date de l’enfance, je ne pratique ce métier que depuis 16 années. C’est peu. Je n’ai donc pas vécu de l’intérieur les grands bouleversements du monde agricole issus de son industrialisation. Militant activement pour une reconnaissance des fermes maraîchères de proximité et, plus largement, pour le déploiement d’une agriculture dite plurielle (tel que mis de l’avant dans le rapport Pronovost), je suis confronté de près aux enjeux de ce secteur et ils sont nombreux. Néanmoins, s’il en est un qui n’épargne aucun secteur de production, c’est sans conteste celui des changements climatiques. À titre d’exemple (en agriculture biologique), avant 2015 au Bas-Saint-Laurent, nous n’utilisions pas de filets anti-insectes pour protéger nos cultures de crucifères (brocoli, choux, etc.). Le climat plus tempéré a permis l’arrivée d’insectes ravageurs (ex. cécidomyie du chou-fleur) en provenance des États-Unis. On s’est adapté. Pas le choix. Or, le dernier ravageur en provenance de chez nos voisins du sud fait trembler. Va-t-on réussir à s’adapter à ce dernier qui s’attaque non pas à nos cultures, mais bien à notre souveraineté? Trump le ravageur est parmi nous et il est prêt à faire du dégât.
D’abord en sol américain
Notre grande proximité avec les États-Unis est un fait. Elle n’est pas seulement géographique, mais découle de manière évidente d’une interdépendance économique. Il est souvent question d’automobiles, d’acier et d’aluminium, mais notre dépendance en matière d’alimentation est très importante notamment en produits frais. Déjà ébranlé en raison des changements climatiques, notre approvisionnement est de plus en plus incertain. Et voilà que Trump le ravageur s’attaque aux travailleurs agricoles. Ses menaces d’expulsion d’immigrants sans papiers font trembler une main-d’œuvre principalement latine et souvent illégale (42 % des effectifs)1. Elle est évaluée à plus de deux millions au sein des exploitations agricoles américaines.
Ensuite en sol canadien
Malgré cette proximité, nos modèles de production et de mise en marché sont souvent aux antipodes. Le secteur le plus évocateur est sans conteste la production laitière. Nos fermes laitières sont principalement familiales et de petite taille (environ 100 vaches en moyenne). Aux États-Unis, une ferme de taille moyenne peut compter 300 vaches et les plus grosses vont au-delà de 10 000… de vraies usines! Quant aux mécanismes de gestion, ce qui nous distingue et permet de nous démarquer est la gestion de l’offre. Contrairement aux producteurs américains, les producteurs canadiens ont choisi de contrôler leurs productions de manière à l’arrimer à la demande. Ce mécanisme voit à ne pas inonder le marché, poussant ainsi à la baisse le prix du lait. Bien que le prix d’un litre de lait canadien soit généralement un peu plus élevé, il est plus stable au même titre que le revenu du producteur. De plus, il permet de limiter l’entrée du lait états-unien qui viendrait briser cet équilibre nécessaire à la pérennité de nos exploitations. En bon français, c’est une situation gagnant-gagnant. À l’autre opposé du spectre, c’est le libre marché. Celui de nos voisins est sans pitié. L’absence de mécanismes de contrôle fait que le marché souvent saturé maintient un bas prix qui n’aide en rien à offrir des revenus décents aux producteurs. Les plus petites fermes tombent comme des mouches et ce contexte favorise la concentration de la production dans des mégafermes. Au plus fort la poche! C’est à la gestion de l’offre que Trump le ravageur veut s’attaquer. Il veut inonder notre marché pour créer plus de chaos.
Se tenir debout
En voulant s’attaquer à la gestion de l’offre, Trump le ravageur ne sert la cause de personne. Penser qu’il se préoccupe des nombreux enjeux nuisant à la pérennité des fermes serait une grave erreur. Son intention est idéologique. Il veut briser tout symbole de mobilisation qui renforce notre position. C’est maintenant à nos politiciens de jouer. Sachez que ce n’est pas gagné. De récentes concessions dans le cadre du dernier accord de libre-échange ont repoussé la limite permise d’importation de produits du lait en provenance des États-Unis. Elle atteint maintenant 3,5 %. Des discussions à ce sujet ont forcément eu lieu entre Trump et Carney lors du dernier sommet du G7. Les menaces de tarifs dans le but d’ébranler notre souveraineté fusaient certainement de toutes parts. Rendons à Trump ce qui appartient à Trump. M. Carney, sachez que la mobilisation du monde agricole sera impressionnante s’il advenait un moment de faiblesse de votre part. Il faut se tenir debout!
1. Paula Ramon, « En Californie, les menaces d’expulsion de Trump font trembler les travailleurs agricoles », Le Devoir, 2 mars 2025, https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/850318/californie-menaces-expulsions-trump-font-trembler-travailleurs-agricoles
2. Morgan Lowrie, « La gestion de l’offre inquiète davantage l’industrie laitière », La Presse, 11 mars 2025, https://www.lapresse.ca/affaires/2025-03-11/guerre-tarifaire/la-gestion-de-l-offre-inquiete-davantage-l-industrie-laitiere.php


