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Le problème de la tolérance

Par Emmanuel Joseph le 2025/07
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Le problème de la tolérance

Par Emmanuel Joseph le 2025/07

Une définition philosophique sommaire de la tolérance pourrait être la suivante : il s’agit de l’acceptation, au sein d’une société ou d’une communauté, de ce qui est en soi intolérable. Le germe du paradoxe est là (le ver est déjà dans le fruit, dirait-on!). Toutefois, il est des intolérables qui ne sont pas acceptables dans toutes les cultures, ni sous toutes les latitudes. Cela implique que la conception philosophique de la tolérance contient, de manière implicite, un ensemble de critères permettant de déterminer ce qui est tolérable ou non.

Dans un article intitulé « La tolérance en contexte pluraliste : apport anthropologique à une réflexion philosophique », Claude Gélinas (2020) reprend cette conception philosophique de manière synthétique, non seulement pour en dégager les caractéristiques et les limites, mais aussi pour montrer en quoi l’anthropologie peut contribuer à rendre cette perspective plus intelligible. Sans reprendre ici tout son développement, je souhaite souligner comment sa démarche réflexive lève le voile sur le « petit secret », pour reprendre l’expression de Georges Bataille, de toute dynamique de tolérance dans une société ou une communauté. Je le formulerais ainsi : ce qui est tolérable ou non l’est selon les schèmes culturels, conscients ou inconscients, des membres de ladite société ou communauté.

Or, si l’on suit l’approche à la fois anthropologique et philosophique de Gélinas, la tolérance est culturellement située : elle constitue une sorte de somatisation des rapports culturels. Il faut alors reconnaître qu’elle est, aussi paradoxal que cela puisse paraître, à la fois particulariste et universaliste. Particulariste, parce que le tolérable et l’intolérable relèvent d’un univers culturel spécifique, façonné par des schèmes propres à une culture donnée. Universaliste, parce que chaque univers culturel tend, d’une manière ou d’une autre, à projeter ses propres seuils de tolérance sur l’Autre : ce que l’on tolère chez soi, on le tolère,  consciemment ou non, chez l’autre, et réciproquement. Ainsi, du point de vue anthropologique et philosophique, les deux traits caractéristiques de la tolérance résident précisément dans cette tension entre particularisme et universalisme.

Ces deux caractéristiques peuvent toutefois engendrer ce que j’appellerais les deux principales limites de la tolérance. La première, que je nomme particulariste, réside dans l’incapacité des membres d’une société à tolérer ce qui ne relève pas de leur propre univers culturel. La tolérance devient alors une affaire d’« intimité culturelle propre ». La seconde, que je qualifierais d’universaliste, s’apparente à une forme de « subterfuge culturel » par lequel la limite particulariste se transforme en norme imposée à d’autres cultures. Il s’agit de ce moment où des membres d’une culture, dominante ou non,  projettent leur propre seuil de tolérance sur d’autres, en prétendant à une forme d’universalité. La tolérance devient alors le masque d’un « intimisme universel ».

Pour ne pas conclure, l’emboîtement des limites et des caractéristiques de la tolérance révèle selon moi une chose essentielle : la possibilité de faire émerger ce que François Jullien (2012) appelle une pensée de l’entre. En se fondant sur la tension paradoxale entre particularisme et universalisme, une telle pensée, philosophique et anthropologique,  pourrait fournir un cadre conceptuel fécond pour comprendre les cultures et les peuples, et encourager leur cohabitation à partir de leurs propres paradoxes.

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