
Peu à peu, il devint impossible d’échanger avec quiconque une parole raisonnable. […] Il ne restait dès lors qu’une chose à faire : se replier sur soi-même et se taire aussi longtemps que durerait la fièvre.
— Le monde d’hier, Stefan Sweig, 1942
À la lecture de l’essai Le monde d’hier, je me suis dit que vivre longtemps nous amenait nécessairement à connaître plusieurs soubresauts de l’histoire. La Révolution tranquille de mon enfance a transformé des Canadiens français colonisés en un peuple québécois capable d’investir le monde des affaires et d’inscrire sa culture dans le grand concert des nations. J’ai cru naïvement qu’on irait ensuite de progrès en progrès. Oh désillusion! Avec la chute du mur en 1989, fin de la guerre froide et de la menace nucléaire, la mondialisation mènerait à la création d’un village global et la paix s’installerait à demeure. Utopie!
On est nombreux à penser que le monde arrive à un point de bascule. S’agira-t-il d’un mouvement vers une dé-civilisation ou une re-civilisation? Notre vision de l’histoire toutefois ne peut qu’être myope. Certes, les velléités impérialistes de certains leaders, leurs hubris débridées et la montée des extrêmes en Europe sont inquiétantes. Sans compter le dérèglement du climat. Dès lors, qu’arrivera-t-il dans le temps long? Nul ne sait en réalité.
Avoir peur de Trump est dangereux, soyons lucides plutôt
Trump aime qu’on le craigne. La peur est en effet un outil de manipulation puissant. Sa brutalité est une tactique de provocation pour forcer le reste de la planète à se plier à ses désirs. Trump entend réduire le déficit de la balance commerciale, lequel est lié à la valeur du dollar, mais Trump tient mordicus à ce que le dollar US demeure la devise de référence. Quadrature du cercle? Avec le Canada, Trump sort un canon pour tuer une mouche : le déficit correspond à moins de 5 % du déficit commercial américain total, et ce pays est une source quasi négligeable du trafic de fentanyl ou de l’immigration illégale. Chez lui, son agressivité s’exprime par une avalanche de décrets parce que when the shit hits the fan, la justice est submergée, la dérégulation à tout crin passe ainsi sous les radars, espère-t-il.
Trump n’est fort que devant ceux qu’il juge faibles; face à Poutine, il perd de sa superbe, on verra s’il s’écrase face au czar. Il ne faut pas oublier que Donald n’est pas un homme d’État, mais une bête de scène étalant son ego, un enfant caractériel de 78 ans, un bouffon avec un appétit d’ogre. Devenu l’homme le plus puissant du monde, il veut tout : les richesses naturelles du Canada, du Groenland, les terres rares de l’Ukraine; il veut Gaza, le Panama, les pailles en plastique, le prix Nobel de la paix. Comme s’il suffisait de dire : JE VEUX. Et s’il n’était qu’un agité du bocal qui finira par s’épuiser avant la fin de son mandat? À preuve, le deuxième discours de son inauguration : une longue suite de coq-à-l’âne qui s’est conclue par Melania a mal aux pieds à cause de ses souliers! C’est à se demander quel aurait été son résultat au test de dopage auquel sont soumis les athlètes. Les stimulants, ça peut être dangereux à son âge. Depuis son élection, il a fait preuve d’une grande agitation, marquée par des nominations surprenantes. Comment ne pas penser à l’empereur Caligula qui, dit-on, aurait un jour songé à nommer comme consul son cheval.
Les électeurs MAGA peuvent pardonner à Trump sa grossièreté, ses mensonges, même ses conflits d’intérêts, mais de toucher à leur porte-monnaie, j’en doute. S’il poursuit sa guerre commerciale tous azimuts, il y aura ressac sur l’économie américaine. Les élections de mi-mandat pourraient prendre de court ceux qui chuchotent à son oreille.
La vie continue
À titre privé, les conseils de Sweig sont pertinents. Se taire consiste à ne pas ajouter sa voix à l’enflure des discours du pire. Fermons les écoutilles et laissons passer la tempête, l’apocalypse n’est pas pour demain. Se replier ne veut pas dire s’isoler. Un bon antidote à l’anxiété est de multiplier les contacts de personne à personne : rigoler entre amis, aller voir des spectacles, aller au théâtre, au concert, au parc. Refuser d’acheter américain est aussi une manière de ne pas se sentir impuissant.
Oui, notre monde basculera un jour vers on ne sait quoi. La seule certitude est qu’il changera tôt ou tard. Qu’à cela ne tienne, la peur étant mauvaise conseillère, le courage reste la meilleure manière d’être humain. Après tout, le monde romain a survécu à Caligula durant des siècles.


