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Chronique du gars en mots dits: Lobotomie

Par Jean-Francois Vallée le 2025/02
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Chronique du gars en mots dits: Lobotomie

Par Jean-Francois Vallée le 2025/02

Je me revois encore à l’été 2009, au moment de prendre la décision radicale de quitter Québec pour me réfugier avec ma famille dans le Bas-Saint-Laurent.

C’était une de ces soirées où le soleil déclinant rougeoyait superbement sur l’horizon. Excité, je lance à ma maisonnée : « Je pars jogger pour contempler le coucher de soleil. » Or, une heure après, à bout de souffle, je rentrais bredouille : dans ce quartier de Sainte-Foy surdensifié, près de la rue Myrand, impossible désormais de voir le soleil se coucher de nulle part. Les immeubles de plus en plus hauts avaient à jamais verrouillé les derniers points de vue des environs. En vérité, ces percées visuelles étaient toutes désormais vendues aux plus nantis, capables de se payer des logements ou des condos de plus en plus dispendieux.

Quelques jours plus tard, résignés, nous mettions notre maison en vente.

Aujourd’hui, à peine une petite quinzaine d’années plus tard, ce scénario se répète d’un bout à l’autre du Kamouraska, ma région d’adoption. De La Pocatière à Rivière-du-Loup, les dernières vues sont vendues au plus offrant; les cabourons, égrenés en chapelet le long du littoral, sont dynamités et nivelés, leur couvert végétal coupé et décapé pour y lotir des maisons sans cesse plus imposantes1, violentant des paysages qui n’avaient jamais eu jusque-là à souffrir de telles balafres.

C’est sans précédent.

La photographe et vidéaste québécoise Isabelle Hayeur a plus que quiconque éloquemment illustré et défini le phénomène contre lequel seule une véritable lobotomie saurait prémunir les plus sensibles comme moi : la solastalgia.

Ce terme emprunté au philosophe de l’environnement australien Glenn Albrecht sert à décrire la détresse causée par la disparition lente mais chronique des paramètres familiers liés à l’environnement de l’individu. Ce néologisme vient de la fusion de nostalgie et du mot anglais solace, qui renvoie au sentiment de réconfort et de soulagement. Il résume ce qui arrive quand quelqu’un voit son environnement immédiat si profondément et si rapidement transformé par les prédateurs de territoire qu’il en devient déboussolé, en perte de repères, dépassé par une brutale réalité sur laquelle il n’a absolument aucune emprise. Absolument aucune.

Ajoutez à la tristesse et au dépit de ces témoins d’une telle dépossession leur extrême lucidité à l’égard du fait que, la plupart du temps, ces destructions sont pourtant bénies par nos élus, tous paliers confondus.

Hayeur a grandi dans une petite ville de la banlieue de Montréal, au cœur d’un territoire périurbain alors en développement et qui se transformait rapidement. Hypersensible, elle en éprouvait une impression de perte de repères qui accompagne souvent la vie en banlieue. D’où une pratique artistique teintée de ses sentiments troubles d’aliénation, de déracinement et de désenchantement.

Le deuil des paysages magnétiques

Ce phénomène, présent dans toutes les régions du Québec, pénètre maintenant au cœur des parties les plus reculées de notre magnifique Bas-Saint-Laurent. L’accélération de l’emprise de l’humain sur la nature est tout simplement ahurissante. On n’a même plus le temps de s’adapter à la disparition des boisés et des vues qu’on appréciait naguère encore.

L’espace manquant de plus en plus pour réaliser les rêves infinis, des néoruraux venant de villes aux horizons obstrués ou inexistants finissent par occuper des endroits pourtant souvent zonés non constructibles. Chacun se taille dans le tuf à la fois sa place au soleil et sa vue sur le fleuve. C’est la privatisation des beautés du Kamouraska. Sous nos yeux. Mais sans notre consentement éclairé.

Si vous voulez voir ce à quoi ressemblera le littoral du Kamouraska dans quelques décennies, allez vous promener à Rivière-du-Loup. Là, chaque semaine amène son lot de coupes à blanc et d’immeubles qui poussent comme des champignons, ce dont j’ai largement parlé dans ma série « Protégez les beautés du Kamouraska2 ».

On pourrait croire que tout se passe comme si on se foutait de nos paysages. Mais en réalité, c’est faux : ce « on » exclut l’immense majorité de la population du Bas-Saint-Laurent, qui les a rivés au cœur. Mais ce sont nos élites, celles des conseils municipaux des villes et des MRC, et nos élus à Québec comme à Ottawa qui préfèrent brader cet héritage pour quelques poignées de lentilles, parce qu’ils sont animés par la vision à court terme de leur réélection tous les quatre ans. La démocratie a ceci de pervers qu’elle crée de courtes vues; pas surprenant alors que couper des vues devienne son lot quotidien.

Peut-être devrions-nous nous cotiser pour leur payer des jumelles.

En attendant, pour cesser de souffrir devant les affres des pelles et des scies mécaniques, j’irai me faire lobotomiser.

1. Kevin Beaulé, « Une maison mise en vente à plus de 2,2 millions de dollars ne passe pas inaperçue à Saint-Denis-de la Bouteillerie », Ciel FM, 24 mars 2024, https://www.ciel103.com/nouvelle/6835-une-maison-mise-en-vente-a-plus-de-2-2-millions-de-dollars-ne-passe-pas-inapercue-a-saint-denis-de-la-bouteillerie

2. Jean-François Vallée, Dossier « Protéger les beautés du Kamouraska », VIIe partie : Saint-André-de-Kamouraska : tenir tête aux prédateurs de paysages, Le Mouton Noir, 2022, https://www.moutonnoir.com/2022/11/dossier-proteger-les-beautes-du-kamouraska-viie-partie-saint-andre-de-kamouraska-tenir-tete-aux-predateurs-de-paysages/

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