
L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local
Depuis les années 1980, les théories postmodernes ont marqué un tournant dans les luttes sociales. En mettant l’accent sur les libertés individuelles et les revendications identitaires, ces approches ont souvent relégué au second plan les luttes collectives liées à la classe sociale et aux inégalités économiques. Ce glissement a eu des conséquences importantes, notamment l’invisibilisation des femmes et de leurs réalités sociales, mais aussi une tendance à marchandiser ces mêmes réalités.
Parmi les initiatives influencées par ces courants, la revendication d’espaces sécurisés a pris une place centrale. Si ces espaces visent à protéger les individus vulnérables, ils s’inscrivent parfois dans des politiques urbaines controversées, telles que l’augmentation de la surveillance dans les quartiers populaires ou les processus de gentrification. Ces évolutions contribuent à masquer des problématiques structurelles, comme les inégalités de classe et de race, au profit d’une approche plus institutionnelle de la sécurité.
La Débrouille
Cette tension entre aspirations sécuritaires et besoins structurels se manifeste également dans le contexte local. En mai 2023, Maïté Blanchette-Vézina, députée de Rimouski, annonçait une subvention de 23 500 $ pour soutenir La Débrouille dans l’élaboration d’une maison de deuxième étape comprenant 16 logements. Ce projet vise à offrir un refuge et un accompagnement à des personnes en situation de transition, répondant ainsi à des besoins urgents de logement social.
Cependant, malgré trois années de préparation, l’organisme attend toujours un financement suffisant pour concrétiser ce projet. Cette attente souligne les limites d’un système qui peine à répondre aux besoins essentiels tout en privilégiant parfois des initiatives plus institutionnelles ou symboliques.
L’évolution des luttes identitaires
L’exemple de l’activisme LGBTQIA2+ illustre bien cette transformation. Ce mouvement, qui était historiquement une coalition multiraciale et populaire, s’est peu à peu recentré sur la lutte contre la violence et la recherche de reconnaissance institutionnelle. En mettant la sécurité au cœur de ses priorités, il a parfois délaissé les combats contre les systèmes politiques corrompus et les inégalités économiques croissantes.
Comme le souligne le chercheur Halberstam, cette quête de sécurité ne doit pas enfermer les luttes dans des cadres restrictifs ou des logiques individualistes en les infiltrant et les influençant. C’est pourquoi ces luttes tendent de maintenir leurs espaces inclusifs ouverts tout en les sécurisant afin qu’ils répondent aux besoins des communautés tout en restant ancrés dans des revendications sociales et économiques collectives.
Réconcilier luttes identitaires et enjeux collectifs
Comme le montre l’activisme LGBTQIA2, pour répondre efficacement aux défis actuels, il est nécessaire de trouver un équilibre entre les dimensions identitaires et les problématiques sociales et économiques. Les espaces sécurisés, tout comme les projets de logement social, doivent être pensés comme des outils de transformation collective, et non comme des réponses isolées.
L’objectif final devrait être de combattre les inégalités systémiques tout en favorisant des environnements où chaque individu peut vivre en sécurité et avec dignité. La Débrouille, par son projet, montre qu’il est possible d’allier inclusion, protection et justice sociale, tout en s’éloignant des logiques de marchandisation ou de gentrification.


