
Ma dernière chronique a tenté d’attirer l’attention sur l’impact de notre immersion permanente dans un territoire culturel bilingue, qui rend notre vie diglossique, ballotés que nous sommes entre le français et l’anglais. Une diglossie parfaitement imbriquée dans la trame de notre quotidien.
Au Canada, le français et l’anglais jouissent d’une égalité théorique au sein des institutions fédérales, mais cette égalité s’arrête bien souvent là. Dès qu’on observe ce qui se passe sur le terrain au-delà de nos frontières, on voit bien que cette égalité relève plus du fantasme que de la réalité. Même au cœur du Québec, la cohabitation avec l’anglais est si intégrée qu’elle passe souvent inaperçue.
Je concluais la chronique en disant que cette diglossie nuisait puissamment au destin commercial des chansons en français. Parlons-en.
La « découvrabilité »
On entend de plus en plus parler, autant de la bouche de ministres comme Jean-François Roberge que de ténors de l’industrie, de l’importance de la « découvrabilité », concept qui veut que sur les réseaux sociaux et Internet, le choix conscient de chansons en français déclenche une série de recommandations du même acabit, afin de faire découvrir aux auditeurs des nouveautés québécoises, ce qui est loin de se révéler toujours le cas en ce moment.
Mais l’univers virtuel est une chose, et la réalité concrète du quotidien une autre. Un constat assez brutal ressort en filigrane de mes propos du dernier numéro : quiconque, au Québec, allume une radio doit s’attendre à se farcir dès les premières minutes des chansons en anglais. Disons-le autrement : il est presque impossible, même au cœur de l’État le plus francophone en Amérique, de passer une heure complète en n’entendant que des chansons en français, pourtant la langue officielle et commune de ce pays, selon la récente loi 96. Le mélomane francophile, piteux, doit donc s’astreindre à d’incessants va-et-vient d’une station à l’autre, dans l’improbable quête d’une série satisfaisante de chansons en français.
Avez-vous déjà écouté CHOM FM 97,7, The Spirit of Rock in Montreal? Là, l’anglophone peut vivre une opération de nettoyage linguistique impeccable, et le francophone vivre une expérience auditive psychédélique : 100 % des chansons sont en anglais. Expurgé, le français. Ignorés, les artistes québécois qui ont le malheur de chanter en français. De l’Ontario à la Colombie-Britannique et du New-Brunswick à Terre-Neuve, les radios commerciales et publiques anglophones ne diffusent que de la musique en… anglais. Comme si cela était la chose la plus naturelle du monde. Au Québec, coincé dans l’étau de ce deux poids, deux mesures, cette réalité est inconcevable. Conséquence, hors Québec, la découvrabilité de la chanson en français frôle le néant et, au Québec, elle cohabite de façon permanente avec l’anglais et se trouve la plupart du temps en position d’infériorité numérique… C’est cela être aliéné, c’est-à-dire « étranger à soi-même, à sa propre culture ».
Ajoutez à ce déplorable état de fait que la radio déploie d’innombrables tentacules dans l’espace public : si chaque fois que vous entrez dans une boutique, un restaurant, un autobus, un gym ou un bar, 100 % des chansons diffusées sont en anglais, votre tolérance à cette langue finira soit par verser du côté de l’insensibilité, soit du côté du dégoût. Mais dans les deux cas, le résultat reviendra au même : vous serez noyé, envahi, submergé par une autre culture que la vôtre. Et cette étrangeté, cette anormalité, finira par vous apparaître toute naturelle.
Les immigrants doivent se dire : « À quoi bon apprendre une langue dont les francophones eux-mêmes ne sont pas assez fiers pour la diffuser autour d’eux… ? » Leurs oreilles sont pourtant avides de découvrir la culture locale…
Créer en français
Ce long détour pour envisager cette question de l’autre bout de la lorgnette : quel message envoie-t-on aux artistes québécois qui rêvent non seulement de vivoter de leur art, mais d’en prospérer? Ils auront paradoxalement beaucoup plus de chance d’être découverts par les oreilles et les portefeuilles d’ici s’ils choisissent d’emblée l’anglais. Partout on diffusera leurs chansons sans sourciller. Pour de rares Jean Leloup ou Yann Perreau dont quelques tubes en français arrivent à percer l’épais rideau de fer des discothèques, combien de Simple Plan se font dérouler le tapis rouge des ondes en écrivant directement dans la langue du maître? Un groupe qui chante en anglais à Montréal a accès à tous les bars. Celui qui a choisi le français se fait claquer la porte au nez d’au moins la moitié.
Peu surprenant que démotivés, voire découragés, plusieurs de ces artistes passent sans scrupules à l’anglais. Money talks.


