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Ces cimetières qui nous rassemblent

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Ces cimetières qui nous rassemblent

On m’a déjà dit que j’étais courageuse de me promener dans les cimetières abandonnés. Pourtant, on ne me verra jamais dans un cimetière une fois la nuit tombée. Oh non! Je préfère les apprécier en plein jour.

Souvenons-nous

En 1969, les gouvernements du Canada et du Québec décrétaient dans une entente conjointe un projet pilote de fermeture de 11 localités et un plan de délocalisation de 130 autres villages ruraux de l’Est-du-Québec. Au total, 21 000 personnes ont été expropriées ou déplacées. Le Bureau d’aménagement de l’Est-du-Québec (BAEQ) a seulement tenu compte des finances du gouvernement pour prendre cette décision : les écoles et l’ouverture des routes en hiver coûtaient trop cher. Il manquait cependant une donnée capitale au calcul : l’impact humain du déracinement. Il faut savoir que, dans la foulée de ces opérations, un homme sur quatre s’est suicidé.

Une forêt de pierres tombales

            Sur les 30 villages ayant fermé, seulement trois ont fait exhumer leurs défunts vers les cimetières des municipalités avec lesquelles ils ont fusionné. Le gouvernement s’était engagé à entretenir les lieux de sépulture et à maintenir leur accès ad vitam aeternam pour les 27 autres. Une entourloupette! Les municipalités ayant fusionné avec les villages fermés doivent remplir chaque année un formulaire afin de demander au gouvernement provincial les fonds nécessaires à l’entretien des routes et des cimetières, situés à plusieurs dizaines de kilomètres en forêt. Avec la dissolution du BAEQ, le roulement de personnel dans les municipalités et les impacts de divers enjeux administratifs, les administrations municipales ont graduellement délaissé ces formulaires, si bien que les 27 cimetières sont actuellement privés d’entretien. Comme ils sont considérés dans la loi comme des lieux de culte, on peut encore aujourd’hui choisir d’y être enterré, mais certaines routes sont tout simplement impraticables et les corbillards ne sont pas des véhicules tout terrain.

            Même si le gouvernement les a oubliés, ces cimetières ne sont pas totalement abandonnés. Des bénévoles ont pris le relais. Les diasporas se cotisent pour leur permettre d’acheter des tondeuses, pour payer leur essence. Quand on arrive à Saint-Bernard-des-Lacs, on se dit : « Ah bon? Est-ce vraiment un cimetière abandonné? » En effet, les clôtures sont fraîchement repeintes; les tombes cassées, recollées; les escaliers, refaits. Les bénévoles font un travail exceptionnel. Mais les familles ont suffisamment payé pour les erreurs commises par le gouvernement.

Martin Gagnon, coordonnateur du Centre de mise en valeur des Opérations Dignité, lancera cet été une pétition pour demander au gouvernement provincial d’effectuer systématiquement l’entretien des cimetières, ce qui soulagerait les municipalités d’un fardeau bureaucratique. La pétition se rendra à l’Assemblée nationale : le gouvernement doit être tenu responsable des engagements qu’il prend.

Chasse aux fantômes

            Se rendre dans un cimetière isolé relève d’une aventure. En hiver, les chemins ne sont pas entretenus et, en automne, le danger guette. Certains chasseurs bloquent les routes publiques et empêchent les familles de passer.

            Il y a quelque temps, une scène désolante attendait M. Gagnon au cimetière de Saint-Thomas-de-Cherbourg. Les pierres tombales jonchaient le sol par éclats. Des gens avaient tiré les colombes des pierres tombales. Ces iconoclastes avaient également vandalisé le panneau qui indiquait l’entrée du cimetière : ils s’étaient servis du bois pour allumer un feu de camp. M. Gagnon a par ailleurs constaté la destruction que des chasseurs ont causée à plusieurs endroits. En fait, le gouvernement ne s’intéresse aux terres publiques qu’en cas de redevances des compagnies privées (forestières, éoliennes, etc.) et la police ne veut pas s’en mêler. Pourtant, le vandalisme est un acte criminel. Les vandales tuent notre mémoire collective à coup de pelle.

Prendre le thé avec les défunts

Une partie de cette mémoire reste vivante grâce aux pages Facebook des communautés disparues qui ont gardé leur cimetière intact. Ces pages maintiennent le lien entre les exilés, qu’ils aient déménagé au village d’à côté ou au Manitoba. Le cimetière leur permet de garder une attache avec leurs racines. En plus de l’effet de rassemblement créé par les réseaux sociaux, à Saint-Paulin-Dalibaire, village fermé, il y a des roulottes l’été et même un bar. En fait, les communautés qui ont encore un cimetière s’y retrouvent régulièrement. Elles y organisent des pique-niques. Qui aurait cru que les cimetières deviendraient le cœur battant d’une communauté éparpillée?

Les déplacés de Saint-Jean-de-Brébeuf, de Sacré-Cœur-Deslandes et de Saint-Charles-Garnier-de-Pabos, les trois villages qui ont fait déplacer leurs défunts dans un cimetière « urbain », n’ont à l’inverse jamais organisé de retrouvailles. Les activités de commémoration du 50e anniversaire des fermetures des villages qui se tiendront cet été leur permettront de se réunir à nouveau.

Le cas de Sacré-Cœur-Deslandes

Dans le cimetière de Tourelle, une plaque commémorative indique la section de la fosse commune où auraient été enterrées les dépouilles exhumées de Sacré-Cœur-Deslandes. Martin Gagnon a par hasard rencontré le petit-fils du fossoyeur chargé de l’exhumation des corps. Il a découvert que seulement une vingtaine de dépouilles auraient été déplacées : les autres seraient restées dans les bois. Les familles n’ont pas été informées, bien entendu. Le fossoyeur a cependant affirmé que les deux cents corps avaient été déplacés à Tourelle. À la lumière de cette information, les expropriés de Sacré-Cœur-Deslandes et leurs familles ont organisé une rencontre dans laquelle ils ont annoncé leur ferme intention de faire réhabiliter le cimetière original. Il s’agissait des premières retrouvailles organisées en plus de 50 ans.

Le tourisme des cimetières

            Y aurait-il, dans le tourisme, une solution à plusieurs problèmes vécus par les villages ruraux? Le cimetière du Père-Lachaise en France accueille plus de 3,5 millions de visiteurs chaque année. Plus proche de nous, en Nouvelle-Écosse, une page Facebook appelée Abandoned Cemeteries of Nova Scotia a dépassé le cap des 10 000 abonnés en mars dernier : les abonnés sont des passionnés d’histoire, de généalogie, ou simplement des gens qui ont un intérêt pour les cimetières en général. Au Québec, le village fantôme de Val-Jalbert au Lac-Saint-Jean a accueilli plus de 90 000 visiteurs en 2019.

Inaugurée en 2016, la Route des Monts-Notre-Dame traverse plusieurs villages du Bas-Saint-Laurent qui ont résisté aux fermetures prévues dans le Plan de l’Est par les gouvernements de l’époque. Le Centre de mise en valeur des Opérations Dignité, situé à Esprit-Saint et dédié à l’interprétation des mouvements populaires d’opposition au projet de délocalisation, est responsable de cette initiative. Des organisations de loisirs et de tourisme ont collaboré avec le Centre pour développer des parcours de visite des villages disparus. Le tourisme de cimetière favoriserait le développement de l’économie locale et aurait un impact sur la vitalité des villages du Haut-Pays, souvent ignorés par les touristes qui se contentent de suivre la route 132.

Les cimetières sont la pierre angulaire sur laquelle repose la mémoire de nos communautés. Sans eux, nous ne sommes que des orphelins.

Cet été, lors d’une tournée hommage aux villages disparus, le Centre de mise en valeur des Opérations Dignité fera circuler la pétition pour l’entretien des cimetières. Signons-la.

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