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Quelle autonomie pour la « ferme familiale » québécoise?

Par Julie Francoeur le 2014/05
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Quelle autonomie pour la « ferme familiale » québécoise?

Par Julie Francoeur le 2014/05

La ferme québécoise est « familiale » pour le demeurer. Elle le demeurera du moins tant que cela restera possible pour le capital de tirer profit de la capacité des familles d’agriculteurs à travailler longtemps, à vendre à petits prix, à se passer de surplus net et à continuer d’exploiter leurs terres bon an mal an.

Au Québec, le modèle de l’exploitant-propriétaire prévaut encore largement. En fait, 84 % des fermes y sont toujours exploitées par leurs propriétaires (contre 96,9 % en 1951). Si l’agriculture québécoise demeure largement appuyée sur la « ferme familiale », les exploitants-propriétaires peinent cependant à préserver un minimum d’indépendance et d’autonomie face et dans le contexte du marché. Ainsi, bien qu’elle demeure essentiellement « familiale », l’agriculture québécoise n’a, dans la grande majorité des cas, plus rien de paysanne.

Des citrouilles pour Super C et Métro

Il suffit de parcourir nos routes de campagne pour se rendre compte de l’influence déterminante des grands distributeurs de l’alimentation dans la chaîne de valeur de l’industrie agroalimentaire… et dans la vie des agriculteurs eux-mêmes. Car « s’il fut un temps où les produits agricoles et de la pêche étaient en grande partie vendus directement au consommateur, force est de reconnaître que cette relation n’existe plus vraiment aujourd’hui ». De fait, au Québec, la quasi-totalité du commerce des aliments passe désormais par les magasins d’alimentation et les grossistes, et les trois sociétés que sont Loblaw, Sobeys et Métro contrôlent à elles seules environ 70 % de ce commerce. On estime par ailleurs qu’un autre 15 % de la distribution alimentaire est sous le contrôle de magasins non spécialisés en alimentation, en tête desquels la multinationale états-unienne Walmart.

Les grands distributeurs de l’alimentation représentent de ce fait un point de passage tendanciellement obligé entre les consommateurs et les agriculteurs. En 2000, le Groupe d’experts éminents en matière d’éthique alimentaire et agricole de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture notait que la concentration du pouvoir aux mains d’un petit nombre d’entreprises multinationales de distribution, de transformation et de commercialisation établit de profonds déséquilibres de pouvoir au sein de la chaîne de valeur de l’industrie agroalimentaire. De profonds déséquilibres qui, en plus de participer à la fragilisation économique et sociale des agriculteurs (précarisation, mal-être, suicides, etc.), restreignent considérablement leur autonomie.

Des « fermes familiales » dans les rets du marché

L’autonomie de la « ferme familiale » québécoise n’est pas seulement compromise par l’influence déterminante des grands distributeurs de l’alimentation dans la chaîne de valeur de l’industrie agroalimentaire. En fait, la « ferme familiale » n’y représente qu’un joueur parmi d’autres entreprises en amont et en aval, qui l’encerclent et la compromettent dans l’autonomie qui l’a traditionnellement définie.

Avec la Seconde Guerre mondiale, la production alimentaire, traditionnellement assurée par le seul travail de l’agriculteur, a été convertie en un processus entièrement industriel, intensif du point de vue du capital et donc dominé par celui-ci. Suivant ce mouvement, différents aspects du processus de production agricole ont été transformés en secteurs agro-industriels pour être intégrés dans le processus de production en tant qu’intrants. On peut penser aux tracteurs qui ont remplacé le cheval, aux engrais industriels qu’on a substitués au fumier, aux semences dont on s’est mis à faire l’achat. À mesure que le marché devenait un impératif pour la production des aliments et pour la reproduction sociale des agriculteurs, l’agriculture perdait son autonomie relative.

Il faut comprendre qu’avec le temps, les intrants produits par l’agro-industrie ont été présentés aux agriculteurs comme parties constituantes de modèles liant de manière univoque intrants et rendements, moyennant certains environnements contrôlés (granges qui offrent aux troupeaux laitiers un environnement stable toute l’année, serres horticoles qui permettent à l’agriculture de s’affranchir du territoire et de ses aléas climatiques, etc.). Ces modèles ont d’ordinaire abouti à des prescriptions pour l’action qui ont disqualifié les savoirs et savoir-faire traditionnels paysans.

D’autres secteurs ont également été créés, cette fois en aval de l’agriculture. Il s’agit principalement des entreprises de distribution, de transformation et de commercialisation, avec lesquelles les agriculteurs doivent traiter depuis, soit individuellement, soit collectivement par la gestion de l’offre.

Si la gestion de l’offre contribue à l’équilibrage des forces en présence au sein de la chaîne de valeur de l’industrie agroalimentaire, l’Union paysanne estime que ce système ne sait toutefois pas préserver l’autonomie des agriculteurs. Comme il aboutit à la mise en place de contingents de production (quotas), le plan conjoint conditionne le quotidien des agriculteurs engagés dans la production pour laquelle l’entente est conclue. Le quota laitier alloué détermine par exemple la taille du cheptel (le nombre de vaches du troupeau) et influence la sélection des bêtes, la composition de la ration alimentaire, le financement de la ferme, la valeur de revente, etc.

2014 Année internationale de l’agriculture familiale

Les 7 et 8 avril derniers, le Château Frontenac accueillait un sommet nord-américain réunissant de nombreux penseurs et acteurs du monde agricole. Ce sommet se tenait dans le cadre de l’Année internationale de l’agriculture familiale 2014 (AIAF 2014), dont l’objectif est de remettre l’agriculture familiale au centre des politiques agricoles, environnementales et sociales dans les programmes d’action nationaux. On sait que la tendance mondiale est actuellement à la destruction progressive de l’agriculture familiale.

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