Politique

Indignations

Par Jean-Luc Nancy le 2011/12
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Politique

Indignations

Par Jean-Luc Nancy le 2011/12

Avec  une franchise toute amicale, je dois le reconnaître : la demande d’écrire un texte à propos des mouvements d’« indignés » et des « occupations » qu’ils déclenchent m’a au premier abord quelque peu… indigné.

Quoi? on vient me demander – pas à moi seul, mais bien entendu à l’habituelle brochette des faiseurs d’avis socio-psycho-polito-onto-logiques – de commenter ce qui se passe essentiellement de commentaire! Quoi, on irait chercher on ne sait quel avis sur ce qui n’a pas eu besoin d’avis ni de délibération pour planter des tentes Piazza di Spagna ou Wall Street? Quoi, on voudrait faire parler des bouches autorisées pour ceux qui ne se sont autorisés que d’eux-mêmes?

***

Non… il faut cesser de jouer le jeu de l’expertise, qui est un des pires jeux que joue notre système imbu de compétences et de pédagogies par objectifs.

De plus, il faut pouvoir aller camper dans la rue : si on n’a pas les moyens physiques de camper à la Défense ou place Tahrir, on peut donner des signes de soutien, mais il faut laisser la parole à ceux qui occupent les lieux. Car leur parole sort de ces lieux.

On n’en peut plus, tous ceux qui ne ramassent pas leurs pelotes sur les terminaux boursiers n’en peuvent plus. On n’en peut plus parce que c’est trop injuste, certes – mais ça on le savait depuis longtemps – mais aussi et surtout parce que c’est devenu grotesque, absurde et autodestructeur.

On n’en peut plus, voilà ce que disent les indignés et les occupants. On les entend très bien, tout le monde les entend, et personne n’est dupe lorsqu’on fait semblant de ne pas les entendre.

On entend aussi très bien que l’indignation n’a pas d’assurance révolutionnaire. Elle ne brandit pas un manifeste. Si le mot est parti d’un écrit français tributaire de souvenirs éloignés, il n’en est pas moins dépourvu d’un socle ou d’un sol de « contestation » (un mot d’il y a quarante ans). Mais c’est ainsi qu’il s’affiche et qu’il s’affirme : ici, sur ces places, dans ces rues, sans programme ni parti, on dit que ce n’est pas digne.

« Digne » veut dire « qui vaut par soi » et « qu’on ne peut évaluer ». Qui ne se laisse pas calculer selon l’équivalence marchande générale.

Laissons donc agir et parler les indignés : n’attendons pas de phrases. Écoutons le bruit, le grondement. Ne le nommons pas plus, ne le théorisons pas.

Jean-Luc Nancy, philosophe, a été professeur à l’Université de Strasbourg (France) et a écrit plus d’une quarantaine de livres.

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