
C’est décembre et l’hiver qui s’installe pour de bon de l’autre côté du mur de la chambre. Un renouveau de ce cycle que nous connaissons bien ici avec son lot de traditions annuelles et de gestes typiquement saisonniers. Pour les sens, c’est le retour du vent qui pique, des narines gelées et des joues rouges. C’est aussi l’odeur profonde de la neige tout juste tombée, légère et musquée, de la lente descente des flocons qui rythme l’espace de l’intime et le tempo à l’extérieur. En campagne et en ville, une perception spatiale nouvelle se développe, puisque les trottoirs, les routes, les arbres, enfin, tout ce qui est accessible, ouvert et circulatoire l’été devient restreint et dense sous la couverture blanche. Tout compte fait, il est rassurant de voir la nature s’arrêter, toujours à peu près à la même période, sorte de repos du vivant, qui, lui aussi, a ses phases et ses transitions.
L’hiver, c’est aussi le retour des inégalités visibles que la neige, au lieu de cacher, met en relief. Il y a peu de temps tapis dans une ruelle ou un refuge, mêlés à la faune du parc ou de la rue animée, les écosystèmes alternatifs développés en marge du système attirent l’attention, plus que d’habitude. Un article de La Presse daté du 7 novembre dernier relève la difficulté pour des gens en situation d’itinérance de faire face aux exigences administratives qui leur sont imposées pour faire partie d’un programme de logement subventionné.
L’itinérance fait miroiter et amplifie les travers à quoi notre fragilité de petite bête nous expose, tant au niveau systémique qu’individuel. Un carrefour complexe où se concentrent tous les parcours. Dans un rapport commandé par le MSSS sur la situation de l’itinérance au Québec datant de 2022, il est écrit que « les trajectoires qui mènent à l’itinérance reposent sur un processus où s’entrecroisent et se cumulent de nombreux contextes et événements ainsi que de facteurs qui contribuent à fragiliser les personnes sur les plans social et résidentiel. Ce processus est ponctué de points de bascule qui vont précipiter la personne dans une situation d’itinérance ». Sans parler de la crise du logement, des situations d’immigration précaires et des inégalités sociales.
Un de mes collègues intervenant me disait qu’il y a eu un moment où son expérience d’itinérance est simplement devenue un mode de vie. En y réfléchissant, là où le bât blesse le plus profondément ne s’arrête pas, je crois, au fait de dormir dehors. Pourquoi devrait-on être forcé de vivre entre quatre murs en ville ou à la campagne? Quid du nomadisme, des vies alternatives? Bien sûr, ici, l’hiver, le froid. Mais sinon?
Partout au Québec, ce qui alourdit beaucoup le fardeau de cet enjeu grandissant, c’est le regard que l’on pose sur l’itinérance en tant que société. D’un côté le mépris de masse, l’intolérance, l’impatience, la stigmatisation, les « pas dans ma cour », « va travailler ». De l’autre, la charité, l’urgence, le cadre institutionnel, le secourisme, l’interventionnisme, la réinsertion sociale, un sentiment de culpabilité dont on doit se libérer à la vue de cette misère. Une pression qui cultive la marginalité.
Pour la grande majorité des personnes concernées, l’itinérance est une phase, un passage. L’expression le dit, « en situation d’itinérance », situationnel, donc. Peu naissent et meurent dans la rue. La rue n’est elle-même pas simple. Et tout ne devient pas différent quand on s’y retrouve à temps plein. Tout devient juste plus compliqué. Et on entre dans un nouveau paradigme en traînant potentiellement la même désorganisation, qui prend de l’expansion. À cela peut s’ajouter le mess qu’est la toxicomanie, la violence, l’isolement, l’insécurité et la liste est longue.
Cohabitation
La cohabitation avec la misère est difficile. De l’autre côté de la clôture qui borde les frontières de la cour arrière et celle du voisin, des tentes surgissent. Des feux le soir. Une méfiance et une anxiété à la vue d’un petit village qui s’installe sans suivre de règles. Ces règles, entre autres de la propriété privée qui, normalement, nous éviteraient d’avoir à négocier nous-mêmes avec les autres. Mais, peut-être là s’inscrit un début de chemin : la rencontre est une bonne soupape pour désenfler la pression qui pèse sur les épaules de ces personnes. Plus de refuges vont apporter plus de chaleur, ce qui est nécessaire, mais cet ajout ne va pas régler un problème de fond : collectivement, chaque fois que nous détournons le regard, nous nous désengageons. Alors que la plupart des personnes qui vivent dans la rue sont désaffiliées de presque tout, l’impact d’une simple conversation peut apporter beaucoup. Il s’agit de ne pas reléguer la tâche qu’aux professionnels de l’intervention, aux travailleurs et aux travailleuses de rue, de proximité. Parfois c’est juste une salutation au passage. Parfois, l’aide sera refusée, et c’est ok.
Je travaille comme intervenant en toxicomanie et itinérance. L’une des sagesses de la réduction des méfaits, l’approche avec laquelle j’interviens, est de ne pas chercher la solution à tout prix. Accepter que certaines choses prennent du temps à se résoudre. Et que parfois, elles ne se démêlent pas. Accepter que les choix des autres ne sont peut-être pas ce que nous pensons être le mieux, mais que ce sont leurs choix, et qu’ils s’inscrivent dans un processus. Elle invite à comprendre que comme les saisons, il y a des moments de recommencements, de transitions. En gardant un œil bienveillant, soyons donc là pour applaudir si cela arrive. Et d’ici là, patience, soutien et communauté.


